CHAPITRE V
fois, et de curieux vestiges des anciens l'ites païens se mêlent aux pratiques de leur dévotion mal éclairée : ceux qui redoutent les sorts s'agenouillent auprès de la fameuse fontaine en jetant derrière leur épaule gauche une baguette de coudrier; les fiévreux boivent de son eau; les nourrices s'y lavent le sein et déposent sur ses bords, soit un œuf, soit un sou (réminiscence évidente des pièces de monnaie offertes jadis à la nymphe). On montre aussi, sur un rocher voisin, l'empreinte d'un pas d'âne, dû, à ce que Ton prétend, à l'humble monture du courageux missionnaire. L'antique chapelle de Saint- Martin a disparu à son tour : mais, pour conserver de si vénérables souvenirs, et pour affirmer sa légitime confiance dans une tradition corroborée à la fois par les textes et les monuments, la Société archéologique française a fait ériger sur son emplacement, en 1851, une croix de pierre imposante, avec une inscription relatant le passage de fapôtre des Gaules^; et plus récemment, au mois de septembre 1876, un nouvel oratoire, élevé au même endroit, a reçu du successeur de Simplicius la consécration liturgique. Je ne saurais mieux faire, pour indiquer toute la portée de l'événement qu'il rappelle, que d'emprunter à Ms'' Perraud quelques-unes des paroles sorties à cette occasion de sa bouche éloquente: « Ici trois mondes se sont donné rendez -vous et se louchent.
<( Ici le druidisme de nos ancêtres gaulois a eu un de ses sanctuaires les plus vénérés dans le pays éduen. Ici , pendant plus de trois siècles, l'indifférentisme religieux des Romains a couvert de son patronage un culte national trop cher à l'esprit des populations pour qu'il ne fût pas plus habile de le protéger que de le proscrire.
« Ici enfin, ce grand combattant de la foi, cet évêque en qui se personnifie si bien, au déclin de la société romaine
' V. Joanne, Auvergne, Morvan , etc., p. 131 et suiv.
et presque à l'aurore de notre histoire nationale, la lutte acharnée des deux civilisations, saint Martin, est venu frapper un de ses coups les plus décisifs, ruiner tout à la fois le paganisme sincère des populations gauloises et le paganisme officiel de l'administration romaine, et dresser avec la croix l'autel de Celui à qui seul il appartient de régner sur les cœurs, parce qu'il est Dieu'. »
Un autre épisode de la guerre livrée par Tardent prosélyte du Christ aux débris du culte druidique eut probablement pour théâtre la ville d'Autun ou ses environs. Sulpice l'a raconté sans désigner le lieu de la scène. Mais, comme la tradition de cette ville veut qu'elle se soit passée sur son territoire, à côté du temple de Saron, et à l'endroit occupé depuis par le monastère de Saint- Martin -, comme ce pays était le dernier refuge de la vieille religion des Celtes et que le fait dont il s'agit se rattache évidemment à l'extirpation de ses pratiques les plus persistantes, il doit trouver ici sa place. Le saint évêque venait de détruire encore un temple antique. Près de cet édifice s'élevait un grand pin, entouré par les païens d'une vénération toute particulière. Nous avons vu que le culte des arbres et des forêts, fort répandu dans toutes les parties du monde ancien, depuis la Germanie jusqu'à l'Orient biblique, était surtout en honneur chez les Gaulois''. Le chêne et le gui dont il se couvrait leur étaient sacrés. Le pin , dont les branches abritaient les idoles dans les processions, était placé par eux, comme un symbole ou comme un génie protecteur, à la
1 Semaine religieuse de Tours, an. 1876, p. 442. = ~ V. dom Pitra, SaitU Léger, p. 223. Péquégnot, Légendaire d'Auiun , II, 430. Courtépée, art. Abbaye de Saint-Martin d'Autun. Sulpice Sévère est cependant peu favorable à cette tradition. Il place l'événement in vico quodam, terme dont il ne se sert point en parlant des civitales. En outre, il dit un peu plus loin que ce pays ne comptait presque pas de chrétiens auparavant : Pxne nulli in illis vrijionibu^i Chrisli nomen receperant. Ces mots ne i)euvent s'aiipliquer à uur rit/' ciii-rDpale de l'importance d'Autun. Mais l'auteur peut avoir voulu parler iVuti Imuriide l'Autunois. = 3 Exod., xxxiv, 13. Deutcr.. xvi, 21. Tacite, (irrm.. '.I. I.ucain et C.laudien. pnssim.