‹ Saint MartinChapitre 13 sur 317 · IMPUISSANCE DES ELEMENTS ROMAIN ET GERMANIQUE · texte numérisé non relu

IMPUISSANCE DES ELEMENTS ROMAIN ET GERMANIQUE

x AMI NON S à présent si la société gauloise pouvait attendre son salut de l'élément romain, et ce que lui avait apporté la domination des maîtres du monde. L'influence romaine a eu, elle aussi, ses partisans et ses panégyristes. Au siècle dernier, la lutte était déjà engagée entre les germanophiles et les romanopliiles , entre l'école de Boulainvilliers , qui exaltait les résultats de la conquête franque, et celle de l'abbé Dubos, qui allait presque jusqu'à nier cette conquête pour transformer Clovis en simple lieutenant impérial. De nos jours, des historiens célèbres ont réveillé le débat. Augustin Thierry, préoccupé avant tout

CIIAIMÏHE I

d'une idée politique (il l'avouait lui-même), a uniquement vu dans nos origines nationales la persistance du municipe romain et ses bienfaits. Il a construit sur cette base tout un système, tout un édifice de belle apparence, mais déjà lézardé sur plusieurs points à l'heure qu'il est En laissant de côté les exagérations, il faut reconnaître que l'influence de Rome a été prépondérante et que c'est elle qui a laissé sur notre pays l'empreinte la plus profonde. Étonnante destinée que celle de cette ville vraiment éternelle, deux fois appelée à l'honneur d'être la tête de l'univers : Roma capul mundi! Après nous avoir apporté la civilisation matérielle et païenne, elle nous a communiqué la civilisation morale de l'Évangile ; elle est demeurée la clef de voûte du nouvel édifice social. Elle règne par l'amour comme elle a régné jadis par la crainte : aujourd'hui comme au temps des barbares, à l'heure du danger, au fort de la tourmente, nous tournons les yeux vers cette capitale des âmes, et, plus heureux que nos ancêtres , qui espérèrent vainement en elle , nous y voyons briller le phare, le guide infaillible et sûr, le salut des nations... En quoi consiste donc cet apport considérable de la Rome antique? Hélas! en beaucoup de bien d'un côté, mais en beaucoup de mal de l'autre. Avec son admirable science de colonisation, elle a fait des Gaulois des citoyens, en créant des cités là oij il n'y avait que des clans. Elle leur a donné le goût des lettres et des arts par ses chefs-d'œuvre classiques, par ses constructions et ses entreprises gigantesques. Elle leur a légué sa langue harmonieuse. Elle leur a fait connaître une législation forte, un droit public dont on a beaucoup abusé, mais après tout un droit auquel l'Église elle-même a emprunté une partie du sien. Enfin l'on pourrait encore ajouter à son actif la part involontaire qu'elle a prise à la transmission de la vraie religion après

I Récits des temps mérovingiens, I, 15-194. Cl'. Boulainvilliers , Uist. de l'ancien gouvernemetit de la France, , 3 vol. in-12; Dubos, Hist. crit. de l'établissement de la monarchie , 17'i5, 1 vol. in-'i".

avoir travaillé à propager la fausse; car, suivant une idée à tout le moins respectable, puisqu'on la trouve exprimée par Origène et par saint Léon le Grand, la concentration de l'univers sous le joug romain avait été ménagée par la Providence pour favoriser la prompte diffusion de l'Évangile en Orient et en Occident ^ Mais, à côté de cela, quels désordres, quelles turpitudes, quelles violations de la loi divine et humaine n'a-t-elle pas introduits sur ce sol déjà trop souillé? Tout a été dit sur les excès de la décadence romaine aux m" et iv'^ siècles. Il importe cependant de montrer que ces excès, que ces vices de l'ordre social et de l'ordre moral ont sévi sur la Gaule avec une effrayante intensité.

Je n'ai pas besoin d'entrer dans autant de détails sur la religion des Romains que sur celle des Gaulois. Nous la connaissons tous parfaitement, et nous pourrions presque nous plaindre, avec un illustre Père de l'Église, d'avoir été plus soigneusement instruits, dans notre enfance, du nom des maîtresses de Jupiter que du nom de nos apôtres ou de nos martyrs. Je rappellerai seulement que ce pays de Gaule, asservi au vainqueur jusque dans ses idées, jusque dans ses mœurs, jusque dans sa langue, adopta naturellement avec une égale passion le culte et les superstitions que Rome elle-même avait empruntés aux Grecs. La Grèce conquise avait moralement absorbé Rome conquérante, parce qu'elle était plus civilisée qu'elle; ici, au contraire, le conquérant, étant le plus civilisé des deux, devait annihiler de toute façon la nation vaincue. Mais dans l'un et l'autre cas l'assimilation fut aussi complète , et le vainqueur, au fond , fut le même. Bien plus, ce paganisme étranger, que les Gaulois embrassèrent avec tant d'empressement, ils le conservèrent, comme on l'a remarqué, plus obstinément et plus longtemps que les peuples qui le leur avaient commu-

1 (Irig., Conlra Cehum . II, 3(1; S. Léon, senn. 82.

Page 1