CHAPITRE Y
porte de leurs temples ; et de là , sans doute , vient cette habitude séculaire, conservée jusqu'à nos jours en Touraine et ailleurs, de planter auprès des châteaux et des maisons de campagne de quelque importance un ou deux arbres de cette espèce, qu'on laisse monter très haut, comme pour signaler de loin l'habitation aux voyageurs. Les habitants du lieu avaient laissé démolir l'asile de leurs divinités; mais telle était leur adoration i)our ce fétiche de bois et de feuillage, qu'ils ne voulurent pas qu'on y touchât. Martin s'apprêtait à l'abattre; il leur démontrait avec bonté qu'il n'y a aucune puissance divine dans un tronc d'arbre, que celui-là était consacré aux démons, que c'était un objet maudit, dont il fallait se débarrasser. Un des opposants , plus obstiné que les autres, lui dit alors, avec la grosse malice du paysan de nos contrées : « Eh bien, nous le couperons nous-mêmes, cet arbre, si vous voulez seulement vous mettre dessous au moment de sa chute. » L'apôtre, plein de confiance dans la protection du Seigneur, qui en pareil cas ne lui faisait jamais défaut, accepte la condition. Les païens se réjouissent déjà, à l'idée de se voir délivrés de l'irréconciliable ennemi de leurs dieux. Ils le placent donc sous le pin, qui penchait d'un côté, et l'attachent là très solidement, de manière à être bien sûrs que l'arbre tombe sur lui ; puis ils se mettent à saper le tronc avec une joie maligne. La foule regardait de loin ce spectacle effrayant. Dans ses rangs se trouvaient des moines , les compagnons ordinaires de l'évêquc , ses auxiliaires, que l'épouvante paralysait: ils voyaient leuichef perdu et n'avaient plus d'espoir. Tout à coup un craquement sinistre se fait entendre. Le pin vacille ; il s'abaisse sur Martin : mais celui-ci, tranquillement, lève la main et, suivant sa coutume, trace le signe de la croix. Alors , comme poussé en arrière par une rafale impétueuse , l'arbre s'en va tomber du côté opposé, écrasant presque les paysans qui se tenaient là en toute sécurité. Un double cri s'élève vers le ciel : cri de stupeur de la part des païens ,
cri de triomphe de la part des moines. Puis le résultat ordinaire se produit : le nom du Christ est acclamé par les uns et les autres, et de toute la gent idolâtre, presque innombrable dans le pays, car à peine y connaissait-on ce nom sacré, il ne reste bientôt plus rien: tout le monde a reçu l'imposition des mains, tout le monde aspire au baptême. Au moment où Sulpice écrivait le récit de cette scène émouvante, c'est-à-dire fort peu de temps après, la foi avait tellement pris possession de cette région , qu'on n'y rencontrait plus un seul lieu habité sans église ou sans monastère'. Le culte des arbres devait cependant survivre longtemps encore dans les campagnes gauloises, et plus d'un missionnaire eut par la suite à lutter contre les pratiques étranges qui en dérivaient. Les vies de saint Maurille, de saint Arnand , de saint Valéry, de saint Hubert, nous en offrent des vestiges bien reconnaissables. Jusqu'en Italie, nous voyons un saint évêque, Barbatus de Bénévent, obligé de faire abattre, à l'exemple de son illustre collègue, un grand arbre adoré par les Lombards, et beaucoup plus tard saint Boniface de Mayence eut à combattre des superstitions analogues dans le nord-ouest de l'Europe ^
Dans le reste de la Bourgogne, les traces de l'apostolat de saint Martin sont moins authentiques, quoiqu'il paraisse bien avoir traversé cette province tout entière. A Beaune et autour de cette ville, on trouve tout un groupe de légendes concordant assez bien avec la direction qu'il dut suivre (n'oublions pas que nous avons à Sens un jalon matériellement certain). Les historiens locaux veulent qu'il ait évangélisé l'ancien castrum beaunois et qu'il ait laissé son nom à plusieurs églises ou chapelles, dont une était voisine des sources de l'Aiguë et de la Bouzoise. L'abbaye placée de
1 Fila S. Mari., 13. Quelques auleurs ont, je ne sais |ioun|uoi, altéré cet épisode en substituant un chêne au pin. = ^ Dclla \'ita , Thcmiur. aiHiq. ISrned., II, m. P. Cahier, Caractcrist. des saiiils, \k ijl). Maury, IJisl. des ,jran<les forcis, etc.