‹ Saint MartinChapitre 140 sur 317 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

qu'il l'avait vu à Vienne « auprès de son bienheureux père Martin^ ». 11 se félicitait d'être aimé de lui. Plus tard, il propageait sa renommée au loin et se faisait, pour ainsi dire , l'éditeur de sa biographie : lorsque Sulpice lui communiquait ses écrits, il le remerciait avec effusion, il les répandait à Rome, en Italie, en Illyrie. Les disciples du grand évêque qui passaient par la Péninsule allaient réchauffer auprès de cet admirateur passionné leur filial enthousiasme. La gloire du maître était devenue sa chose. « Notre Martin, » disait-il en parlant de lui-. Telles sont les amitiés inspirées par les grands saints. Le pontife paya de retour une aussi ardente affection. L'éclatant succès de ses conseils lui fournit l'occasion de rendre à la vertu de Paulin, peu après leur entrevue de Vienne, un sincère et magnifique hommage. Le monde apprit tout à coup que l'ancien consul, le richissime sénateur, après avoir vendu ses vastes propriétés pour en distribuer le prix aux pauvres, allait revêtir l'humble robe des moines. Mais le monde n'aime pas qu'on lui témoigne un semblable dédain. Les derniers païens de Rome, les demi-chrétiens, les parents du transfuge lui jetèrent à l'envi la pierre. Dissiper ainsi un des plus opulents patrimoines de l'empire, c'était une folie, c'était un crime intolérable (indignum facinus), surtout pour ceux qui perdaient l'espoir d'hériter. Enfouir dans le cloître tant de qualités,- tant de talents, tant de félicités apparentes, c'était un exemple désastreux. Il y eut, dans le camp de ses anciens amis, comme un immense toile. Du côté de l'Eglise et de ses principaux chefs, ce fut, au contraire, un chant de victoire. Saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme échangèrent à ce propos les témoignages de leur joie ^ : une pareille recrue apportait, en effet, au catholicisme un renfort puissant. Mais, dans ce concert d'éloges,

1 s. Paulini ep. 18 (coll. Migne, t. LXl , p. S'i). = 2 S. Paulini ep. H ,29 {ibid., p. 76, 321). Sulp., Dicd. I, 23; III, 17. = 3 Ambr. ep. 30. Augusl. ep. 32, etc.

SAINT MARTIN APOTHE

c'est Martin qui fit entendre la plus haute note. Offrant Paulin en exemple à ses moines, à ses clercs, il le déclara le plus grand chrétien de son temps : n'avait-il pas rejeté tous les biens de la terre pour embrasser la croix seule? Quel autre avait rempli à ce point le précepte évangélique? Heureux le siècle qui pouvait contempler un pareil spectacle! En donnant tout aux malheureux, lorsqu'il nageait dans l'opulence, il avait rendu possible ce qui passait pour une impossibilité'. Ces paroles d'un amant do la pauvreté ne renferment aucune flatterie. Le nouveau converti les méritait complètement. 11 le prouva en adoptant dans toute sa rigueur la vie religieuse et en se retirant dans une étroite cellule auprès du tombeau de saint Félix de Noie , où quelques imitateurs le suivirent, tandis que sa femme, qui partageait ses pieux sentiments, se livrait comme lui aux rudes exercices de la pénitence; plus tard les habitants de la cité qu'il édifiait par ses vertus vinrent le tirer de sa retraite pour l'élever à la dignité épiscopale. Ainsi cette grande conquête du monachisme fut surtout l'ouvrage de l'évèque de Tours. C'est un fait que les précédents historiens n'ont pas mis en lumière , soit parce qu'ils n'ont point assez observé la nature des relations des deux saints, soit parce qu'ils ont compris la plupart que Paulin était encore païen à l'époque de sa rencontre avec son vénérable ami. En interprétant les textes qui parlent de son changement de vie, ils ont cru qu'il s'agissait de sa conversion au christianisme, lorsqu'il s'agissait de son entrée dans le cloître. Mais cette méprise n'est plus possible après les éclaircissements donnés par l'abbé Gorini en réponse à Beugnot, et elle ne se fût jamais produite si l'on eût prêté une oreille attentive au langage des contemporains ^

1 Viia S. Mari., 25. = 2 y. riorini. Défense de nujlis,-, I, 17:;. n.HK'iiol , Destruclion du jyarjanismc , II, 7'i. L'erreur de ce (li'niiir, iluLii^iV du its écrivains, a été reproduite encore par M. l'abljé Dupuy (oyi. eiL. y. Vl\',). Quant à Gervaise, il semble adopter successivement les deu.\ opinions (p. 125, 178).

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