CHAPITRE V
Un éclat moins vit' entoure la figure de riiunibie i'eninie de Vienne qui rerut le l»a])lènic de la main de saint Martin ; mais son histoire est d'une simplicité touchante. Tout ce que nous en savons nous est révélé par son épitaphe, découverte dans un ancien cimetière de cette ville et conservée actuellement dans son musée. Elle s'appelait Fœdula, mot signifiant quelque chose comme « la petite laide »; c'était, comme l'a remarqué M. Le Blant, un de ces noms de mépris décernés quelquefois par les païens aux chrétiens des premiers siècles, ou spontanément adoptés par ceux-ci dans un excès d'amour pour les humiliations, qui les assimilaient à leur divin Maître : tandis que les sectateurs des idoles recherchaient les noms fleuris, Nardus, Viola, Amœnus, Charisius, Flora, Felicula, les disciples du Crucifié se paraient avec une pieuse affectation de ceux d'Injuriosus, Exiliosus, Contumeliosus , Ima, Molesta, Malus^ etc.'. Elle, qui avait la beauté de l'âme, ne voulait pas de la beauté du corps. Quel renversement des habitudes féminines! Elle avait été Ijaptisée par le glorieux pontife Martin ; Dieu lui avait fait ensuite la grâce de mourir dans sa paix, et elle avait mérité de reposer sous la protection des saints Gervais et Protais, dont elle avait honoré la mémoire. Voici le texte même de cette précieuse inscription, qui respire la foi la plus vive. Je sépare ici les vers, gravés sur la pierre au bout les uns des autres, sans autre distinction que des points ou des palmettes ; le lecteur retrouvera sur le facsimilc la disposition donnée aux lignes dans l'original.
foedula, qvm mundum , domlno miserante , reliquit, hoc jacet in tumulo, quem dedit alma fides.
Martini quondam proceris sur dextera tinta, Crimina deposuit fonte renata Dei.
Ad nunc marturibus sedem tribuentibus aptam , Gerbasium procerem Protasiumque colit.
EmERITAM requiem TITULO SORTITA FIDELE,
Confessa [es]t sanctis qu^ sociata jacet. I Inscr. chrél. de la Gaule, II , 64 et suiv.
SAINT MARTIN APOTHE
(( Fœdula , <[m par la miséricorde du Seigneur a quitté ce monde, repose dans ce tombeau que lui a mérité une ardente foi. Baptisée jadis de la main du bienheureux Martin, elle dépouilla la souillure originelle pour renaître dans les eaux de la piscine sacrée. A présent elle habite auprès des saints Gervais et Protais, dans la demeure propice que les martyrs lui ont accordée. Celle qui a obtenu dans cette sépulture le prix de ses mérites s'était consacrée aux saints dans la société de qui elle repose »
11 est difficile de ne pas admettre que cette pieuse femme ait reçu le baptême ù Vienne même, puisque la présence de l'évêque de Tours dans celte ville nous est attestée par saint Paulin. Suivant la conjecture très plausible de M. de Terrebasse, il lui administra ce sacrement à l'époque même oii il se rencontra avec l'illustre sénateur, et concourut alors à la fondation de la nouvelle église des saints Gervais et Protais par le don de quelques parcelles du trésor qu'il avait reçu de saint Ambroise. Effectivement, l'on ne trouverait guère place, dans sa carrièi'C si remplie, pour deux voyages à Vienne, Comme , d'après la lettre de Paulin à Viclricius, il dut s'y trouver aux environs de l'an 389, et plutôt un peu auparavant; comme, d'autre part, les reliques des deux martyrs furent découvertes, ainsi qu'on l'a vu, en 386 seulement, on ne peut se tromper de beaucoup en attribuant à son séjour dans la métropole viennoise la date de 388-. Fœdula mourut sans doute assez longtemps après, et son âme n'est certainement pas la seule que le pontife ait donnée au Christ à son passage dans ce pays. La vieille cité romaine subit l'impression de sa chaude et persuasive éloquence; mais il dut aussi, fidèle à ses habitudes, faire entendre la parole de Dieu dans les campagnes voisines,
' Allmer et de Terrebasse , Inscriplions de Vienne en Dauphiné, moyen âge, I, 16, et pl. 327. LeBlant, op. cit., Il, G2. Cliorier, Recherches, p. 265, 3.55. MalTei, Gallix antiquitates , p. 94. Bulletin monumental, XXIV, 99, etc. = - C'est, en elTet, celle qu'ont adoptée les auteurs de la GaUia christiana.