CHAPITRE V
saint Hilaire, le propre mailre de saint Martin, avaient exprimé un avis semblable : il n'était pas étonnant qu'il le partageât. Mais c'était là une simple opinion ; il ne l'enseignait nullement comme un article de foi, et jamais, du reste, elle n'a été condamnée ni adoptée par l'Église. A plus forte raison ne prédisait-il pas, comme l'a imaginé, sans doute par suite d'un contresens grossier, un de nos plus célèbres historiens, qu'il serait lui-même tué par l'Antéchrist '.
On a vu plus haut que le culte des saints, la croyance au purgatoire, l'usage de prier pour lés morts avaient particulièrement en lui un partisan convaincu, un propagateur fervent. Il faut en dire autant du célibat des clercs et de la continence absolue des époux engagés dans la vie religieuse. Sa doctrine sur ce point capital est si explicitement formulée, qu'elle pourrait fournir, s'il en était besoin, un nouvel et victorieux argument contre ceux qui ont prétendu que l'ancienne discipline de l'Église n'était pas rigoureuse en pareille matière. Un moine qui avait comme lui porté les armes, et qui était marié, vint le trouver un jour et lui demanda s'il ne lui serait pas possible de vivre avec sa femme. Il lui répondit qu'un mari qui avait revêtu l'habit monastique n'était plus un mari , et qu'habiter avec son épouse, dans ce cas, serait un scandale. Le frère insista, disant qu'il ne changerait rien pour cela à son genre de vie; que, s'il voulait ravoir sa compagne, c'était uniquement pour se réconforter le cœur; que ni lui ni elle ne tomberaient jamais dans aucune faute. « Je suis soldat du Christ, ajoulait-il, et ma femme, de son côté, a prêté serment dans la même milice. Accordez- nous seulement de combattre côte à côte. » Alors Martin, développant habilement l'image dont se servait cette ignorante recrue, lui rcpli(pi;i : <■ As-tu jamais ét('' à la guerre? 'f'cs-lu trouvé
' Ci-tlc inln pivlatiuii (ilus (|iie singulière est due à M. lleui i M:irliii [Ili^l. de France. I, 316),
SAINT MARTIN APOTlîE
dans une armée rangée en bataille? — Souvent; j'ai même pris part à plus d'un combat. — Eh bien ! au moment où les troupes sont prêtes à en venir aux mains, au moment on l'action s'engage, as- tu vu jamais une seule femme admise dans les rangs, combattant avec les soldats? » Un raisonnement si bien approprié à la condition de l'auditeur fut aussitôt compris. Martin, se tournant ensuite vers les autres religieux, compléta sa pensée en ces termes : « La femme ne doit pas entrer dans le camp des soldats ni se mêler à eux. Qu'elle reste chez elle. Une armée devient méprisable dès qu'une troupe féminine se mêle à son effectif. A l'homme de combattre en bataille rangée dans la plaine ; ù la femme de se renfermer dans un asile tranquille. Sa gloire, à elle, c'est de rester pure en l'absence de son mari ; sa plus grande victoire , c'est de se tenir cachée ^ » Dans plusieurs autres circonstances, il indiqua encore à ses frères tout le prix qu'il attachait à la pureté absolue du moine et de la religieuse. Il portait aux nues l'exemple de la pieuse recluse qui n'avait même pas voulu le voir, lui son évèque. 11 souffrait à peine qu'une impératrice le servît à distance, sans s'asseoir à table avec lui, et tout au plus lui permettait- il d'écouter à ses pieds la parole de Dieu. Les vierges de Claudiomagus, enthousiasmées de sa prédication et de ses vertus, ne pouvaient approcher qu'après son départ de la sacristie où il s'était tenu. Et tout cela parce qu'il était lui-même de la milice du Christ, suivant l'expression consacrée, parce qu'il portait un respect inviolable à cette robe grossière du cénobite, dont il avait fait un habit plus imposant que la pourpre impériale. Belles et salutaires leçons, comme le dit Sulpice, à l'adresse des clercs trop familiers avec les femmes-.
' Sulp., Dial. W, II. M. l'abljc Dupuy (p. 100) fait remarquer avec raison que cet épisode fournit ;'i lui seul la preuve des vœux d'obéissance ot de chasteté auxquels se soumellaient les moines dirigés par saint Martin. = 2 Jhid., 6, 7, 8, 12.
CIIAPITHE V
Il aimait, ainsi que nous venons do le voir, à puiser dans la vie militaire les comparaisons et les figures dont il émaillait ses discours : par là seulement il était resté soldat, et ces continuelles réminiscences de son ancienne profession, dont nous retrouverons à l'instant de sa mort un exemple des plus touchants, communiquaient à son éloquence je ne sais quoi de mâle et de pittoresque, propre à emporter d'assaut le cœur de son auditoire. Mais il excellait aussi à tirer du spectacle de la nature, et de toutes les choses qui l'entouraient , des images saisissantes et des enseignements profonds. Gomme son divin Maître, il était grand diseur de paraboles, et par moments, quand il adressait la parole au petit troupeau de ses disciples ou aux foules qui le suivaient, la scène rappelait de toute façon les prédications du Sauveur. Rencontrait-il une brebis nouvellement tondue : « Celle-ci, disait-il, a accompli le précepte évangélique : elle avait deux tuniques; elle en a donné une à celui qui n'en avait pas. C'est ainsi que vous devez faire. » A ces paroles, l'esprit ne se reporte- 1- il pas involontairement vers les grands actes de charité qui ont rendu fameux le nom de Martin? Ne revoit-on pas la chlamyde coupée en deux sous les murs d'Amiens, et le vêtement jeté, à Tours, sur les épaules du pauvre qui n'en avait point par celui qui en avait deux? Ce chrétien tout d'une pièce agissait comme il parlait, et parlait comme il pensait. Apercevait-il un de ces porchers vagabonds qui erraient dans la campagne à peine couverts d'une peau sauvage: « Voici, observait-il, Adam chassé du paradis; il fait paître ses pourceaux dans un état voisin de la nudité, sous un lambeau de peau tout souillé. Pour nous, dépouillons le vieil habit que cet homme a gardé, et revêtons-nous du nouvel Adam. » Ainsi les expressions et le sens de l'Écriture étaient également familiers à ce soi-disant ignorant. Une fois , il se trouva dans une prairie dont un coin avait été tondu par les vaches, un autre fouillé et ravagé par les porcs, un autre
enfin était demeure verdoyant et fleuri. Il tira aussitôt parti de cette diversité frappante pour dire quelque chose d'utile et de profitable. « La partie que les bœufs ont broutée représente le mariage : si la verdure a encore quelque fraîcheur, les fleurs ne l'ornent plus. La partie fouillée par les porcs immondes offre la repoussante image de la débauche. La portion intacte et sans souillure représente la gloire de la virginité: l'herbe y est épaisse, le foin abondant, et les Heurs y brillent comme des pierres précieuses. Spectacle magnifique, digne des regards de Dieu ; car rien n'est comparable à la virginité. Ceux qui assimilent le mariage à la fornication sont dans une grande erreur; mais ceux qui le mettent au même niveau que la virginité sont de malheureux insensés. Les sages doivent établir ainsi la distinction : le mariage est toléré, la virginité glorifiée, la fornication punie, à moins qu'on ne l'expie par la pénitence'. » Ces paroles font allusion à quelques sectes hérétiques dont on parlait beaucoup de son temps. Priscillien, dont il avait de bonnes raisons de connaître la doctrine, condamnait le mariage; Jovinien, Ilelpidius niaient la supériorité de l'état de virginité sur la vie conjugale. Sa comparaison avait une double actualité.
Il y avait donc dans son langage habituel un charme tout particulier. Si les fleurs de la rhétorique n'y abondaient pas, elles étaient remplacées, et non sans avantage, par des images simples, opportunes, ne tenant en rien des procédés de l'école, mais inspirées par un profond sentiment de la nature. Dans la conversation ordinaire, il déployait la même grâce involontaire et spontanée. A la gravité de la pensée, à la dignité des expressions il joignait, d'après Sulpice , une heureuse vivacité, un élan communicatif, avec une facilité merveilleuse à éclaircir sur-le-champ les difficultés des textes sacrés Jusque dans le palais des grands,
1 Sulp., Diai. ]], 10. = 2 Vita S. Mari., 2").