‹ Saint MartinChapitre 150 sur 317 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les taureaux emportés se couchaient à ses pieds, et rejoignaient ensuite leur troupeau avec la douceur de la brebis. Les serpents qui s'approchaient de lui ou des siens rebroussaient chemin au premier mot; et alors il s'écriait en gémissant : « Les reptiles m'écoutent ; mais , hélas ! les hommes ne m'écoutent pas. » Le venin même de ces redoutables bêtes devenait inotfensif au contact de son doigt. Mais, à l'égard des pauvres animaux victimes de la férocité humaine ou poursuivis par les chasseurs, il montrait une bonté attendrissante. Un malheureux lièvre , forcé par une meute impitoyable, vint un jour se heurter contre lui. Ému du danger qu'il courait, il ordonna aux chiens de le laisser s'échapper; et ceux-ci s'arrêtèrent tout court, comme s'ils eussent été cloués au sol*. Tel Marculfe, abbé du Gotentin, sauvait le gibier des mains du chasseur en l'abritant sous sa robe. Tel saint Gilles protégeait contre Ghildebcrt une innocente biche. Telle encore la fille d'un roi breton, sainte Nennok, défendait un cerf aux abois, réfugié dans la chapelle de son couvent ^ En lisant ces touchantes histoires des moines de l'ancienne Gaule, on se croirait transporté aux beaux jours de l'Éden, alors que l'homme, dans sa pureté native, était vraiment le roi de la création et le père de toutes les créatures. La prédiction du livre de Job se réalisait : le juste, remis par la rédemption en possession de son prestige primitif, vivait en paix avec la nature entière^.

Parlerai-je maintenant de la vie intérieure de Martin? Rappellerai-je ses admirables vertus? Il faudrait reprendre tout le récit de sa vie. Chaque saint possède à sa couronne un fleuron plus brillant que les autres; chaque saint personnifie une vertu particulière, qui a été, pour ainsi dire,

' Sulp. , Dial. H , 2, 9; III , 3, 9, 10. La poésie ancienne et la moderne se sont emparées de l'histoire de ce lièvre. (V. Fortunat, Vil. S. Mart., liv. III. Cahier, Caracl. des saints, p. 505.) = 2 y. Montalembert , op. cit., p. 339 et suiv. = 3 El beslix lervx pacificx crunl tibi. (Job, v, 23.)

la noie dominante dans son existence terrestre. Le triomphie de Martin, c'est la chanté. Il a été l'incarnation de la charité sous toutes ses formes : l'aumône, la libéralité, le soin des malades, le rachat des captifs, l'hospitalité, le zèle des âmes, l'amour des égarés, des hérétiques même, nous l'avons vu pratiquer tout cela avec autant de simplicité que de constance. L'humilité le disputait chez lui à cette reine des vertus. Il voulait dissimuler les faveurs divines dont il était honoré; il essayait de tenir ses miracles secrets, il refusait d'en faire. Il couchait sur la terre nue, sur la paille, sur la cendre. 11 portait le manteau des esclaves, ne se trouvant pas digne d'un autre lit ni d'un autre habillement. Sa patience , son indulgence dépassaient presque les limites raisonnables, quand, par exemple, il se laissait accabler de coups sur la route d'Amboise sans vouloir se faire reconnaître, quand aux injures et aux violences d'un mauvais prêtre il répondait tranquillement : « Le Christ a bien supporté Judas; pourquoi ne supporterais -je pas Brice? » 11 se vengea pourtant de ce disciple ingrat; mais de quelle manière? En priant pour lui jusqu'à ce qu'il eût obtenu sa conversion, bien mieux, son élévation à l'épiscopat : dénouement qu'on pourrait trouver peu moral, s'il ne recouvrait encore un excès de charité '. Mais à quoi bon poursuivie l'énumération de ses étoinianles (jualités? Sulpice nous le déclare lui-même : « S'il a été possible, jusqu'à un certaiu point, de raconter ses actions, jamais, je l'affirme en toute vérité, jamais on ne pourra décrire sa vie intime, sa manière d'employer le temps, ses élévations incessantes vers Dieu, la continuité de ses abstinences et de ses jeûnes, et en même temps la sage modération qu'il savait y apporter, l'efficacité surprenante de ses prières, ses nuits passées aussi saintement que ses journées. Il ne donnait pas un instant au repos ni aux affaires de ce

1 riulp., Vila S. Marl.,1, 8, IC; Ep. 1 , 3; Dial. 111, 15. Grég., IHsl., Il, 1.

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monde; il était tout entier à l'œuvre de Dieu, et n'accordait au sommeil que le minimum exigé par la nature. Non, si Homère lui-même revenait sur la terre, son puissant génie ne saurait dépeindre tant de merveilles : tout est si grand dans Martin que la parole est impuissante à l'exprimer. Même lorsqu'il lisait ou qu'il se livrait à une occupation quelconque, son cœur priait toujours. Comme les forgerons qui frappent sur l'enclume en chantant pour se soulager pendant leur travail, il priait sans arrêt, tout en paraissant faire autre chose. Homme vraiment bienheureux 1 Aucune malice ne germait en lui; il ne jugeait ni ne condamnait personne; il ne rendait point le mal pour le mal; il endurait les outrages avec tant de longanimité, qu'en dépit de sa dignité épiscopale les moindres clercs pouvaient l'offenser impunément, sans qu'il les chassât de son église ni de son cœur. Jamais irrité, jamais ému; jamais une larme, jamais un rire bruyant : toujours la même sérénité d'âme, toujours la même joie céleste illuminant son visage et lui donnant une expression étrangère à la nature humaine. Le nom du Christ ne quittait point ses lèvres ; la piété , la paix , la miséricorde ne quittaient point son cœur'. « Qu'ajouter à ce portrait original? Un complément? ce serait oiseux. Une restriction? toutes les pages qui précèdent la démentiraient. Ce ne sont pas là, en effet, les déclamations d'un panégyriste ; c'est un tableau pris sur le vif et tracé de main de maître. On a osé dire quelque part que le saint Martin posthume était une transfiguration, que le saint Martin de la légende {et on entend par là l'homme aux vertus surnaturelles) était différent du saint Martin de l'histoire-. Que l'histoire réponde, si elle n'a déjà répondu !

Ce qui gêne l'admiration des sceptiques , qui vénéreraient volontiers en lui l'apotrc de la tolérance, mais qui gardent

1 Vita S. Mari., 2fi, 27. = 2 Paul Alberl , op. cit.

rancune au destructeur de temples ' et ne comprennent pas le thaumaturge, c'est précisément l'abondance de ses miracles. Ce merveilleux continuel supprime, dit-on, l'histoire. Mais ce parti pris d'incrédulité supprime, au contraire, la critique; on a vu pourquoi. Sulpice a pu, sans doute, se tromper quelquefois ; cependant, tout homme consciencieux le reconnaîtra, il a pris des précautions particulières à l'égard des faits surnaturels : il les raconte d'après les témoins oculaires, d'après ce qu'il a vu lui-même; il cite les noms, les lieux; il invoque des populations entières à l'appui de son dire; il contrôle, quand faire se peut, l'exactitude des détails ^ Aussi un des plus grands évêques de nos jours, qu'on ne soupçonnera pas de crédulité aveugle, a-t-il pu formuler ce jugement : « Je crois aux miracles de saint Martin, parce que les récits contemporains qui nous les transmettent respirent la plus saisissante véracité; mais j'y crois encore plus à cause de l'œuvre qu'il a faite. Pour éclairer, pour dompter des peuples aussi obstinés, il fallait renouveler les prodiges des temps apostoliques -\ » Voilà pourquoi, répétons-le, il a opéré tant de miracles de son vivant. Mais, loin d'en exagérer l'importance, son biographe en a passé sous silence une quantité : le nombre de ceux qui sont demeurés dans l'ombre ou dans l'oubli serait incalculable, et, d'après les historiens grecs, ses prodiges égaleraient ceux des apôtres ^ Il employait de préférence son pouvoir surnaturel à guérir les âmes et les corps, à rendre la santé ou la vie; et parfois il joignait à ses remèdes célestes les médicaments ou les secours matériels. Le simple contact de ses habits, des objets qu'il avait touchés, suffisait pour opérer des cures merveilleuses ^ On pouvait le suivre à la trace de ses bienfaits : transiit benefaciendo .

' <( Sa conduite dans l'affaire des priscillianistes peut faire pardonner bien des destructions de monuments. i> (Henri Martin, Hist. de France, I, 315 ) = 2 Sulp., Vita S. Mart., 27; Dial. I, 27; III, 2, 3, 5, 7-lS; etc. = 3 M«'- Dupanloup , Panégyrique de S. Martin. = Dial. 11,4. Nicéphore, IX , 16. =5 Gréu;., II, 1. Sulp., Dial. III, 9, etc.

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