‹ Saint MartinChapitre 151 sur 317 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Mais, dans un autre ordre d'idées, il n'était pas moins favorisé du ciel. Des révélations fréquentes lui apprenaient ce qui se passait au loin ou ce qui devait se passer dans l'avenir. Il connut par ce moyen les délibérations du concile de Nîmes, la malédiction qui planait sur la maison de Lycontius et qu'il écarta, le châtiment de ses agresseurs sur la route d'Amboise, et beaucoup d'autres choses cachées. 11 lisait dans les coeurs comme dans un livre ouvert. Parfois même ses disciples n'avaient point à se féliciter de cette seconde vue, fort gênante pour les coupables et pour les gens malintentionnés. Saint Brice en savait quelque chose. Un jour qu'un pauvre lui demandait, sur la place publique, où se trouvait le saint homme : « Tenez, répondit le diacre impatienté, regardez là-bas ce fou, qui tient les yeux fixés au ciel comme un insensé. » Mais l'évêque, après avoir fait son aumône, s'approcha et lui dit: « Eh bien! Brice, est-ce que je te semble toujours aussi fou? » Le clerc, tout confus, essaya de nier. « Mes oreilles n'étaient- elles pas à tes lèvres qviand tu parlais? ajouta-t-il. Sache donc que, pour te punir, j'ai obtenu du Seigneur que tu me succèdes sur le siège épiscopal ; seulement il te faudra subir, dans le cours de ton pontificat, mille tribulations. — Je disais bien, répliqua Brice d'un ton moqueur, que votre esprit divaguait. » Mais l'événement devait lui prouver cruellement le contraire ^ Une autre fois, un moine était entré dans la cellule du saint et, en son absence, se chauffait au brasier d'une façon peu décente. « Quel est celui qui souille ainsi notre demeure? » lui cria de loin le bienheureux abbé. Et l'imprudent demeura couvert de honte ^. Martin, nous l'avons déjà vu, prédit à Maxime le sort de sa campagne d'Italie et sa mort funeste. Sa propre fin, il la connut et la prédit longtemps à l'avance. Les anges

> Grég., Hisl., 11, 1. = 2 Sulp., Dial. 111, 14.

étaient les agents ordinaires des révélations que Dieu lui envoyait. Tantôt il les voyait converser entre eux ; tantôt ils s'adressaient à lui, et il leur parlait face à face, comme à Andethanna , ce que son historien rapporte comme une des prérogatives les plus extraordinaires dont il ait joui. Les saints lui apparaissaient aussi. Un jour qu'il était enfermé dans sa cellule, ses disciples, qui attendaient respectueusement à la porte, entendirent avec une stupeur et un saisissement indicibles le bruit d'une conversation. Interrogé par Sulpice, son confident le plus intime, il eut beaucoup de peine à lui avouer qu'il avait reçu la visite de trois saintes, Agnès, Thècle et Marie : la Reine des anges ellemême était descendue dans sa demeure. Pressé de questions, il lui confia encore, sous le sceau du secret, que les apôtres Pierre et Paul se présentaient quelquefois à lui. « Ces faits, ajoute le biographe, sembleront peut-être plus incroyables que tout le reste ; mais le Christ m'est témoin que je ne mens pas, et personne n'aura, je l'espère, l'audace sacrilège de prétendre que Martin ait menti » Que penser devant de pareilles protestations, sinon que le surnaturel jouait vraiment un rôle important dans son existence?

Par une conséquence logique, il voyait également les démons s'approcher de lui , et les entendait lui parler. Il eut avec leur chef la discussion théologique rapportée tout à l'heure. Il le distinguait sous les déguisements les plus perfides, et, un jour qu'il lui était apparu couvert d'un manteau royal, le front ceint d'une couronne d'or, le visage serein, en lui disant de le reconnaître pour Jésus-Christ, il le démasqua par ces paroles profondément chrétiennes : « Notre Seigneur n'a point annoncé qu'il viendrait vêtu de pourpre et couronné d'un diadème ; je croirai à sa présence lorsque je le verrai tel qu'il était quand il souffrit pour nous, portant les marques de son supplice. » Il apercevait les dé-

' Sulp , Vila S. Mari., U, 17, 21; Dial. 11,12, 13; III, 11, 13, etc.

CHATITRE V

mons qui infestaient les demeures des particuliers, qui tourmentaient les hommes ou les animaux, et parfois il les balayait d'un souffle ; ce qui ne Tempècha pas d'être précipité par l'un d'eux sur l'escalier rocailleux de Marmoutier, ofi il se blessa si cruellement qu'un ange dut lui apporter un baume divin pour guérir ses plaies. Quelquesuns s'offraient à ses yeux sous la figure de Jupiter, de Minerve , de Vénus , de Mercure. On eût dit que les idoles préférées des Gallo-Romains se plaisaient à venir inquiéter dans sa retraite leur implacable ennemi. Mercure lui cherchait surtout querelle; quant à Jupiter, il lui semblait hébété et grossier. Mais il répondait à leurs insultes par la prière , par le signe de la croix , et ces fantômes s'en allaient en fumée. Le nombre des possédés délivrés par son intervention est considérable, et l'on se souvient que ce fut là sa première occupation dans l'église de Poitiers. 11 ne procédait pas à leur égard de la façon ordinaire. Au lieu de les toucher, de les réprimander d'une voix forte, il les faisait approcher, ordonnait à la foule de se retirer; puis, les portes closes, revêtu d'un cilice, couvert de cendres, il se prosternait pour prier. Alors ces malheureux s'agitaient dans les contorsions les plus étranges, et le démon les quittait violemment, comme s'il eût cédé à la force. Martin se plaignait pourtant , après son retour de Trêves et sa célèbre faute, de n'avoir plus le don de le chasser aussi promptement*. Tous ces faits nous transportent dans un domaine fort étranger au monde où nous vivons. Je ne puis que répéter ici ce que disait déjà, au xvn^ siècle, l'historien Gervaise : « Je sais que ces sortes de phénomènes ne sont pas du goût de tout le monde et passent pour fabuleux dans l'esprit de bien des gens ; mais on n'en peut mettre en doute

1 VilaS. Marl., n, 18, 19, 22, 23, 24; Z)ia/. II , 9, 13; 111,6, 8, 13, 14, 15. D. Martène a reproduit, d'après deux manuscrits du xi' siècle, une formule d'exorcisme intitulée : Exorcismus sancH Martini [Ant. eccl. ril., II , 991 ). Il est difficile de dire si elle se rattache aux pratiques du saint lui-même ou simplement aux rites de la basilique de Tours.

la réalité sans donner atteinte à celle des histoires les plus certaines et les plus avérées des plus grands saints qui ont été dans l'Eglise, et même à celle des Écritures, qui, en beaucoup d'endroits, en rapportent de semblables'. »

On vient de voir ce que fut saint Martin durant sa vie : il ne nous reste plus qu'à le contempler dans k mort. Une carrière si extraordinaire ne pouvait se terminer que par une fin plus sublime encore. Son couronnement répondra de tout point à notre attente, et le spectacle auquel nous allons assister ajoutera la dernière touche à l'esquisse bien imparfaite de sa grande figure.

1 Gei'vaise, Vie de S. Martin, p. 98.

.\.NDEs est un petit bourg très heureusement assis au penchant d'un coteau , sur la rive gauche de la Loire, et à l'endroit même où la Vienne se confond avec ce fleuve. C'est à cette circonstance qu'il doit son nom [Condate, confluent) et son importance primitive \ Ce nom même atteste que , si le lit des deux rivières a varié depuis le iv"" siècle, elles ne devaient pourtant pas se rejoindre beaucoup plus bas qu'aujourd'hui. En mêlant leurs flots, elles forment

1 V. Grég., éd. Ruinarl, Hist., 1, 'i2 (note); Longnon, op. cit., p. 271. Pourquoi M. Paul Albert [loc. cit.) a-t-il été chercher le village de Candé (Loir-et- Cher) afin de le substituer à ce lieu célèbre?

Page 1