‹ Saint MartinChapitre 152 sur 317 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

une immense nappe qui donne au paysage, borné par deux rives verdoyantes, un aspect grandiose. On dirait qu'il y a là une mystérieuse allusion à la vie de saint Martin. Les eaux de la Tourâine et du Poitou, en se réunissant dans un lac imposant et calme, semblent dire que le grand apôtre qui avait fécondé ces deux contrées devait aboutir, lui aussi, au même lieu, pour y trouver, après une carrière agitée, la gloire et la paix infinies. Il avait fondé là, on s'en souvient, une des plus' importantes églises de son diocèse. Mais, vers la fin de ses jours, il eut la douleur de voir la mésintelligence se glisser parmi les clercs qui la desservaient. Malgré ses quatre-vingts ans passés, il entreprit d'aller lui-même rétablir l'accord. 11 n'ignorait cependant pas que sa mort était imminente: il l'avait annoncée à ses frères; mais il estimait que ce serait terminer dignement sa vie que de mourir en léguant à son Eglise la paix des saints. S'il faut en croire l'auteur de VHistoire des Sept Dormants, qui mérite peut-être plus de confiance sur les faits arrivés à Marmoutier que sur le reste, il convoqua tous les religieux de son monastère, les embrassa tour à tour, les bénit, et désigna pour les diriger à sa place l'un d'entre eux, nommé Gualbert, qui lui succéda en effet'. Sulpice ne dit rien de cette scène attendrissante ; mais il raconte , d'après les témoins oculaires, celles qui vont suivre, et sa narration prend ici un caractère saisissant qu'il serait dommage d'altérer par des commentaires : l'Église s'en est, du reste, emparée pour ses offices, et de très bonne heure elle l'a introduite dans la liturgie.

Au bout d'un court séjour à Candes, ayant ramené la concorde parmi ses prêtres, Martin songeait à regagner son monastère, lorsqu'il sentit tout à coup ses forces défaillir. Aussitôt il réunit ses frères, ses disciples, et leur fait comprendre que le moment suprême est venu. Alors

1 Hisl. Sept. Dorm., dans les œuvres de Grégoire, éd. Migno, col. 111S.

leur douleur éclate en sanglots ; on n'entend qu'un cri de désespoir. « Pourquoi nous abandonner, ô père? Pourquoi laisser vos enfants dans la désolation ? Les loups rapaces viendront envahir votre troupeau : qui nous protégera contre leurs morsures, quand nous n'aurons plus notre pasteur? Nous savons que vous aspirez à Jésus-Christ; mais votre récompense est assurée , et elle ne sera pas diminuée par un petit sursis. Songez plutôt à nous; prenez-nous en pitié, nous que vous allez quitter ! » Et ce grand cœur, étranger aux faiblesses humaines , se sent ému à son tour ; cet homme qu'on n'a jamais vu pleurer laisse enfin échapper quelques larmes. Sa charité ardente puise dans les entrailles de la miséricorde divine une nouvelle flamme : il répond, en se tournant vers le ciel, par un acte sublime de dévouement, et prononce cette admirable parole , la plus belle qu'un chrétien puisse prendre pour devise : « Seigneur, si je suis encore nécessaire à. votre peuple, je ne refuse point le travail; que votre volonté soit faite! » Non recuso laborem; fiat voluntas tua! Cependant, pris entre l'espoir de l'éternité bienheureuse et le chagrin d'abandonner ceux qu'il aime, il éprouve encore quelques hésitations. Par moments, il redoute de les affliger ; puis la soif d'être uni à son Sauveur reprend le dessus. Enfin il abdique de nouveau toute volonté; il se remet complètement entre les mains de l'arbitre suprême, attendant ce qu'il voudra faire de lui. C'est alors que sort de ses lèvres cette héroïque invocation, qui pourrait s'appeler la prière du vieux soldat mourant :

« Ils sont rudes. Seigneur, les combats de votre milice « sur la terre, et j'ai déjà combattu bien longtemps. Cepen- « dant, si vous m'ordonnez de rester encore dans les rangs « et de soutenir ce labeur, je m'y soumettrai , je n'invo- « querai ni l'âge, ni la lassitude. Je remplirai mon service « jusqu'au bout, sous vos étendards, et, jusqu'à l'heure où « vous me donnerez le signal de la retraite, je lutterai. Le « vétéran qui a blanchi sous les armes soupire, il est vrai.

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