‹ Saint MartinChapitre 153 sur 317 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

« après le jour du licenciement. Mais son courage reste « vainqueur des années ; il ignore ce que c'est que de céder « à la vieillesse. Que si vous avez pitié de mon âge, votre « volonté m'est également agréable, ô mon Dieu! Car alors « c'est vous qui garderez ceux pour qui je tremble. »

Homme ineffable ! ajoute Sulpice ; ni la fatigue ni la mort ne viennent à bout de l'abattre : il ne craint pas de mourir, il ne redoute pas de vivre. Pendant quelques jours, la fièvre le consuma ; mais il ne voulut pas interrompre un instant l'œuvre de Dieu. Continuant à passer les nuits en prière, épuisant son corps dans les veilles , il forçait la matière d'obéir à l'esprit. Il restait étendu sur un cilice et sur un lit de cendre ; mais sa couche paraissait plus noble que celle des rois. Ses disciples voulaient y mettre au moins un peu de paille; il les repoussa en disant: « 11 ne serait pas convenable qu'un chrétien mourût autrement que sur la cendre. Si je vous laissais un autre exemple, je serais coupable. » Cependant il tenait les yeux et les mains élevés vers le ciel, et son âme indomptable priait toujours. Les prêtres qui l'entouraient le supplièrent de leur permettre de le soulager un peu en le changeant de position. « Laissez, laissez, mes frères, répondit-il; j'aime mieux regarder le ciel que la terre : mon âme prendra plus directement son vol vers son Créateur. » Comme il disait ces mots, le démon s'offrit à ses regards encore une fois et s'approcha de lui. '( Que fais-tu là, s'écria-t-il , bête cruelle? Tu ne trouveras en moi, maudit, rien qui t'appartienne. Le sein d'Abraham s'ouvre pour me recevoir'. »

Ce fut sa dernière parole. Il rendit l'esprit en la prononçant, un dimanche, vers le milieu de la nuit, et des anges descendus du ciel emportèrent son âme bienheureuse au bruit d'une musique divine. Les échos de cette harmonie

1 Sulp., Ep. 3. Cf. l'évangile de S. Luc, xvi, 22 : Factum est aulem ul morerelur mendicus , cl portaretur ah angelis in sinum Abrahse.

mystérieuse furent perçus au loin par plusieurs personnes, entre autres par saint Séverin, archevêque de Cologne, qui sortait alors de l'office nocturne et se trouvait dehors avec ses clercs, au lieu appelé depuis le Champ de saint Martin^. Le visage du défunt apparut alors comme celui d'un être céleste, et ses membres se couvrirent d'une blancheur de neige. Qui pourrait croire, demandait-on autour de lui, qu'il repose dans le cilice et la cendre? Tel était l'éclat de son corps, qu'on l'eût dit transfiguré déjà par la résurrection glorieuse-.

Ainsi devait mourir ce grand saint. Le plus bel éloge de cette fin touchante a été fait par une autre illustration du martyrologe de France. Dans les célèbres enseignements que saint Louis légua en expirant à son fils aîné, il lui recommandait de donner la paix à son peuple, et lui vantait l'exemple du bienheureux pontife qui avait couronné sa carrière de la façon la plus éclatante en rendant la tranquillité à son Église ^ Et le pieux roi, passant du conseil à la pratique, se fît ensuite coucher sur un lit de cendre, afin de mourir comme Martin était mort.

Ce mémorable événement s'accomplit dans l'habitation du presbyterium de Candes, où le saint évêque recevait de ses clercs l'hospitalité. Cette maison se trouvait un peu au-dessous de l'église Saint-Maurice, qu'il avait fondée, et sur l'emplacement de l'église paroissiale actuelle , érigée précisément en souvenir du fait, mais rebâtie au xn'' siècle. Pendant longtemps on conserva avec la plus profonde vénération le lit , ou au moins la place du lit où s'était éteint

1 Grég., Virt. S. Mari., 1, 'i. Cf. la vie de S. Séverin {Acta SS. oct., X,58). M8>' Cirot de la Ville a soutenu , dans son histoire de la basilique de Saint- Séverin, l'opinion que le saint Séverin de Cologne et celui de Bordeaux, distingués l'un de l'autre par les Bollandistes, ne faisaient qu'un seul et même personnage. Martin aurait pu, dans ce cas, le rencontrer et se lier avec lui lors de son voyage à Bordeaux. Sur la mission confiée aux anges de conduire les âmes dans le ciel, cf. ^c<a SS. sept., VIII , 38,84.= 2 Sulp.,£'p. 3. = 3 V.Acta SS. aug., V, 590.

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