CHAPITRE V
t-il; c'étaient les fruits vivants de l'arbre qu'il avait planté de ses mains'. Marmoutier, Ligugé se trouvèrent là au complet. Le Poitou était représenté, en outre, par une troupe considérable de fidèles, d'amis reconnaissants, d'admirateurs passionnés. Mais la présence des Poitevins occasionna précisément une dispute curieuse et bien instructive. Ils osèrent réclamer la possession du corps. « C'est notre moine, disaient-ils aux Tourangeaux; il a été notre abbé. C'est bien assez pour vous de l'avoir eu si longtemps pour évêque. Vous avez joui de sa compagnie, de son entretien ; vous avez profité de ses bénédictions, de ses miracles. Que cela vous suffise : nous ne demandons pour nous qu'une dépouille inanimée. » Les autres, qui comprenaient le prix d'un pareil trésor, ripostaient : « Vous dites que ses miracles doivent nous suffire; mais il en a fait bien plus étant chez vous que plus tard. Ne vous a-t-il pas ressuscité deux morts? 11 n'en a ressuscité qu'un dans notre pays; et luimême reconnaissait qu'il avait plus de pouvoir avant d'être élevé à l'épiscopat. 11 faut maintenant qu'il nous dédommage; il nous doit une compensation après sa mort. Dieu vous l'a enlevé. Dieu nous l'a donné. D'ailleurs, l'antique usage de l'Église veut qu'il soit enseveli dans sa ville épiscopale. Et si vous alléguez la possession de son premier monastère, sachez que son premier monastère est celui de Milan, et non le vôtre. » Ce petit chef-d'œuvre d'argumentation ne fit naturellement qu'envenimer la querelle. La nuit vint sans qu'on eût pu se mettre d'accord. On prit le parti de fermer avec soin la chambre mortuaire, et les deux peuples rivaux firent simultanément garder la porte. Les Poitevins projetaient d'enlever le corps par la force dès le lendemain matin. Mais Dieu ne permit pas un rapt aussi audacieux : au milieu de la nuit, ils s'endormirent tous profondément; pas un seul ne résista au sommeil. Les Ton-
rangeaux, en gens avisés, profilèrent de l'instant pour s'emparer de la sainte dépouille. De peur d'éveiller les gardes apostés par leurs adversaires, ils la firent sortir sans bruit par une fenêtre, dont on croit reconnaître encore la place. Ceux qui étaient dans la maison tendirent le précieux fardeau à leurs amis, qui le reçurent avec précaution. Le jour approchait : il fallait se hâter. On le déposa dans une barque amarrée sur la rive de la Vienne, qui en un clin d'œil descendit au milieu du large lit de la Loire. Alors tout le peuple de Tours, qui suivait sa conquête, entonna des hymnes sacrées et fit retentir l'air des louanges du Seigneur. Les Poitevins, réveillés enfin par ce bruyant concert, se trouvèrent fort désappointés, et s'en retournèrent chez eux couverts de confusion. Telle est du moins la version du chroniqueur tourangeau ^
Le pasteur fut ainsi ramené par son troupeau jusque dans les murs de sa cité. Cette marche funèbre avait l'air d'une marche triomphale. Une foule en deuil, une armée de moines en manteaux noirs, où les vétérans courbés par la fatigue se mêlaient à de jeunes et vaillantes recrues, un chœur de vierges dont la pudeur comprimait les sanglots, tel était était ce cortège unique. La foi défendait de pleurer; pourtant, de temps à autre, on entendait un gémissement arraché par la douleur. La plupart ne savaient s'il fallait se lamenter d'une perte aussi cruelle ou se féliciter de la gloire accordée au bienheureux pontife ^ Une fois à Tours, on organisa une procession régulière, suivant les rites de l'Église , et on le conduisit au chant des cantiques dans le cimetière des chrétiens, situé hors de la ville. L'histoire de sa sépulture et de ses restes mortels appartient à la seconde partie de ce livre.
S'il faut en croire une tradition rapportée par Grégoire de Tours, au moment même où l'on célébrait les obsèques
1 Grég., Hisl., 1,43. Cf. Virt. S. Mari., II, 43. = 2 Sulp., Ep.3.