‹ Saint MartinChapitre 157 sur 317 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

c'était, comme on l'a dit, un saint quelque peu démocratique, ou plutôt essentiellement populaire. Mais à peine eut-il fermé les yeux, que ces dissidences disparurent pour faire place à un concert de louanges unanime et significatif. Les fidèles, qui avaient déjà pris l'habitude de le surnommer « l'ami de Dieu, le saint homme ' », rai)pelèrent le saint tout court. Le clergé le i)roclama l'égal des apôtres {par aposlolis), épithète qui avait un sens précis : Adam de Perseigne l'expliquait plus tard en disant qu'il n'avait été inférieur aux apôtres ni par ses miracles, ni par ses prédications, ni par ses fondations d'églises, ni par ses vertus; il n'avait pas été élu comme eux par Jésus-Christ, mais saint Paul ne l'avait pas été non plus : l'Eglise pouvait donc le mettre sur le même rang et l'honorer du même litre ^ Les résurrections qu'il avait opérées contribuèrent surtout à lui faire décerner ce qualificatif, dont Sulpice se servait avant môme que sa cendre fût refroidie, et qui devint très vite une expression consacrée , presque liturgique ^ Dans les Dialogues de cet écrivain, composés presque aussitôt, nous trouvons un parallèle détaillé entre le saint abbé de Marmoutier et les solitaires d'Egypte : après une enquête consciencieuse, poursuivie jusque dans les déserts d'Orient par un des amis de l'auteur, Posthumien, la comparaison aboutit à une constatation formelle de la supériorité du premier et de sa notoriété universelle. L'immense rayonnement attribué à sa renommée nous semblerait même exagéré , si nous ne savions que sa biographie, rédigée avec tant de chaleur par Sulpice, s'était déjà répandue antérieurement dans tout le monde romain. L'Italie, l'illyrie, l'Egypte, la Syrie, l'Arménie, la Grèce enviaient ce pauvre moine à la Gaule; et la Gaule n'avait plus rien à envier à aucun pays, puisqu'elle l'avait possédé. Heureux les Grecs d'avoir

1 Sulp., nia s. Mari., 20. Grég., HisL, II, 1. = 2 V. le Iraité inliliilé : Quod heutus Marlinus par dicitur aposlolis. ( Bibl. Clun ., col. 123 et siiiv.) = ^ Dial. Il , 5; Ep. 1.

ART DU XVI1« SIÈCLE ÉCOLR FRANÇAISE

<i La Messe de saint Martin. <> Un jour, sur le point de monter à l'aulel, saint Martin donne sa tunique à un mendiant et revêt lui-même un grossier vêtement que son archidiacre a cru acheter pour un pauvre. Mais, au moment de la bénédiction de l'autel, un globe de feu semble sortir de la tête du saint et lui fait une éclatante auréole. Un prêtre, trois moines et une religieuse contemplent ce prodige, qui demeure caché aux regards des autres assistants. (Voy. Sulpice Sévère, Dial., III, 10, et, dans le présent livre, les pp. 208, 209.)

Tableau d'Eustache Lesueur (16I7-165S), aujourd'hui conservé au musée du Louvre.

;sin d'Édoiiard Garnieb, gravé par Chapon.

Ed. C,M{NŒR^^!c

entendu la parole de Paul ! Mais les Gaulois n'étaient pas moins bien partagés : Dieu leur avait donné Martin'. Et ce n'est pas seulement un historien qui manifeste ces sentiments de profonde admiration : ce sont tous les chroniqueurs du temps, Idace, Prosper d'Aquitaine, Prosper Tiro; c'est le père de notre iiistoirc nationale, qui le représente comme un soleil éblouissant, comme un astre propice se levant sur un monde en décadence c'est toute cette lignée de panégyristes sincères que nous aurons bientôt à passer en revue et qui, du iv'' au xix" siècle, fait entendre sans interruption la même note laudative. II n'est pas jusqu'au plus connu de nos historiens rationalistes qui ne s'écrie, en pleine époque de scepticisme et d'incrédulité : « Saint Martin conserva l'esprit premier de Jésus. » Ce mot cache, il est vrai , une arrière -pensée. Mais, quand nous entendons le même auteur déclarer, en parlant du héros chrétien, que « l'esprit de l'ancienne Gaule lui vint en aide^», c'est-à-dire qu'il fut l'héritier du génie transcendant des Gaulois, nous ne pouvons bonnement désirer un éloge plus complet dans la bouche du pontife du celticisme, et, en faveur de l'intention, nous devons lui pardonner l'étrange paradoxe qui érige en représentant du vieil esprit celtique le destructeur acharné des débris du druidisme.

Mais l'apùtre des Gaules laissa sur la terre une trace plus consistante et plus durable que la gloire la mieux assise : il se survécut à lui-même par ses disciples et par ses œuvres. Les uns continuèrent son œuvre monastique. Ce sont ses élèves de Marmoutier et de Ligugé. C'est l'abbé Gualbert et ses successeurs. C'est Gallus, l'ami intime de Sulpice, qui avait quitté les écoles de rhétorique pour l'école de la sainteté, et qui suivit presque partout son maître, dont la vertu surnaturelle avait guéri son

• Dinl. I, 25, 20; II, 5; 111, 17. = D. Bouquet, I, (513, G25 , 63». Grég. f'irt. S. Mari.. 1,3.= ^ Henri Martin, Ilist. populaire.

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