CHAPITRE I
Roma œterna, Roma invicta, gloria Romanorum ! On était sous le poids de défaites ignominieuses ; les barbares avaient déjà profané le sol de la patrie, pillé, ravagé, incendié, et, sur les ruines fumantes des cités, on élevait quoi? des théâtres somptueux. Méditons ceci, et rappelons nos propres souvenirs. La métropole des Gaules, Trêves, venait d'être quatre fois assiégée, quatre fois prise, quatre fois dévastée. L'orage à peine passé, les habitants s'assemblent pour supplier l'empereur de leur acrurder un dédommagement, une compensation; et que lui dcniaïulenl-ils à ce titre? Un nouveau cirque et des jeux. Ce n'est i)lus môme le panem et circenscs. Ce sont les jeux tout seuls, et quels jeux! « Mais sur quoi donc, leur crie Salvien dans un beau mouvement d'indignation, sur quoi donc bûtirez-vous cette arène? Sur quoi célébrerez-vous ces réjouissances ? Est-ce sur les cendres de vos maisons, ou sur les ossements de vos frères '? »
Quel trait de mœurs ! Et ce n'étaient pas seulement les grandes cités qui se jetaient ainsi dans les bras de la volupté : nous retrouvons des théâtres et des amphithéâtres jusque dans les petites villes. Et il ne s'agissait pas seulement d'y voir jouer la comédie ou la pantomime, d'y voir lutter, d'y voir danser. Le spectacle des danses lascives était cher, il est vrai, aux populations romaines : le jour où la famine fit expulser de Rome une partie des citoyens, il s'éleva un cri général demandant grâce pour les trois mille danseuses que nourrissait la ville; et, tandis qu'on renvoyait les savants, les trois mille danseuses restèrent, enlevant le pain aux bouches utiles Mais cela ne suffisait pas aux jouisseurs blasés de l'époque. On prétend que nos directeurs de théâtres poussent aujourd'hui très loin le luxe de la mise en scène et de la couleur locale : jamais ils n'arriveront à rivaliser, sous ce rapport, avec leurs prédécesseurs antiques. L'adultère et le meurtre figurent en paroles
> De Gubernatione Dci . liv. \]. — 2 Amniion Maicolliii, Xl\', Ci; Am. Tiiierry, S'. Jérôme, p. 8.
sur nos scènes modernes : sur les leurs ils figuraient en action. Oui, l'on y égorgeait et l'on y violait réellement; et quand on ne le faisait pas, le public réclamait. Salvien nous parle de toutes ces horreurs ; il les avait sous les yeux : quod ipse vidi et sustinui! Elles ne se passaient point dans toutes les villes de Gaule, ajoute-t-il ; mais elles ne cessaient que dans les villes oîi commandaient les barbares. Et dans toute la Gaule, dit-il encore, l'attachement à ces pratiques païennes, auxquelles des chrétiens ne craignaient pas de prendre part (témoin les célèbres objurgations de saint Ambroisc), létait en rapport avec l'opulence des cités ou la richesse des pays '. Comment s'étonner, d'ailleurs, de pareils excès dans une société où, depuis plusieurs siècles, la prostitution était entrée dans le culte et la débauche dans les temples, où la religion était tombée si bas qu'elle devenait, comme on le lit dans Tacite, une cause de démoralisation pour tous les peuples soumis à l'influence romaine?
Parlerons -nous du régime politique étendu par les Romains à la Gaule? On sait que le despotisme était sur le trône, l'avilissement dans le sénat, et que les modifications apportées aux lois par les empereurs chrétiens n'étaient que des palliatifs impuissants. En raison même de leurs fonctions, ces princes ne pouvaient se convertir entièrement à l'idée chrétienne. Le régime administratif de Julien le païen ne diffère pas sensiblement de celui de Constance l'arien ou de Théodose le catholique. Julien mit seulement plus de franchise dans la persécution. Par exemple, au lieu d'accorder, comme Constantin, des privilèges aux littérateurs et aux professeurs, ce lettré, que des écrivains récents voudraient nous faire prendre pour l'homme de la tolérance, cet « ami sincère de la liberté des cultes », comme l'appelle
' De Gubcrnalione Dei , liv. VI. Cf. Tcrtullien, de Spedacidis , 10; Martial, Spectac, 21 ; Ozanam , Civil, au y siècle, 1 , 124. On ne se figure pas combioii lo théâtre a contribué à précipiter la décadence romaine. Zoziino dil que la (lantoniime seule a plus fait que tout le reste pour la ruine de l'empire. ( llisl.. 1 , 6.)