‹ Saint MartinChapitre 17 sur 317 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

sans malice Beugnot, n'eut rien de plus pressé que d'interdire aux catholiques la faculté d'enseigner. Et quels considérants invoque-t-il dans son décret tyrannique? La première ligne du texte va nous en dire assez : Attendu que maintenant, grâce aux dieux, nous jouissons de la liberté^!...

Parlerons-nous davantage de l'organisation de la société et de la famille? L'esclavage formait le fond de la première, l'absolutisme celui de la seconde. Les campagnes étaient dépeuplées au profit des civilates ; le paysan était remplacé par l'ouvrier, et l'ouvrier était asservi. Comme le disaient déjà Platon et Cicéron, le travail manuel était le lot des êtres dégradés, des plus vils esclaves^; et l'esclavage antique, chacun sait ce qu'il était. L'étranger n'était pas plus protégé que le malheureux. Tout étranger était un barbare, un hoslis, du moins dans la rigueur de la loi romaine. L'enfant pouvait être vendu ou tué par son père , exposé par sa mère. Et la mère elle-même, quelle situation occupait-elle? De par le droit, l'épouse pouvait être répudiée à volonté; de par les mœurs, elle se vouait elle-même au mépris. « La femme n'est qu'un animal sans })udeur:, » voilà encore une définition sortie de la bouche d'un philosophe romain ^

Donc, en fin de compte, on peut dire que la conquête romaine, que la transformation des Gaulois en Romains fut plus nuisible que salutaire, et qu'elle nous aurait apporté plus de mauvais éléments que de bons, si une autre métamorphose, opérée par une main divine, n'avait amené un triage indispensable; si une puissance nouvelle n'était venue séparer le bon grain de l'ivraie, en gardant et en purifiant le droit, la littérature, les arts, la langue, et en bannissant, au prix d'efforts séculaires, la superstition, la corruption,

i V. Ozanam, Civil, 1,287; Beugnot, op. cit., 1, 192. = 2 Platon, Repuhl, 6, 9; Cicéron, de Officiis, 142. = 3 Sénèque, de Constantia sapicntis, 14. Pour le reste, voy. notanimeiil Dollinger, op. cil., IV, Ij'i , S6, 66, 80, et le cours de M. Ad. Tardif.

le despotisme. La société romaine était barbare à sa manière. Il y a, en effet, deux barbaries, comme il y a deux civilisations. Il y a la barbarie des peuples qui arrivent; il y a la barbarie des peuples qui s'en vont. Laquelle est la pire? Je ne sais trop; mais nos pères les ont certainement connues toutes deux, et quant à nous, prions Dieu de ne connaître jamais la seconde !

Je dois dire un mot d'un troisième élément païen qui, à la vérité, ne s'était pas encore introduit dans la Gaule à l'époque de saint Martin, mais qui déjà attendait à la frontière, tout prêt à se mêler aux races indigènes. Il est d'autant plus nécessaire de ne pas le laisser de côté, qu'il a été, lui aussi, prôné à l'excès. La vieille société était perdue, a-t-on dit; mais le salut pouvait venir des Germains. Depuis Boulainvilliers , des Allemands de France et des Allemands d'Allemagne ont rompu mainte lance en faveur de cette cause. Ils auraient pu apprendre du grand écrivain catholique que j'ai déjà cité à décrire les mœurs et les qualités de la race franque sans tomber dans l'exagération. Mais, en dignes émules des celtomanes, ils ont voulu voir dans l'influence germanique la source de tout bien, le principe fécondant du monde nouveau. Pourtant ce principe était au moins fort mélangé ; il s'y joignait encore des germes délétères. En effet, la religion des Germains ne valait guère mieux que celle de Rome. Woden, dont le nom paraît un dérivé du Bouddha indien, Thor, Frigga, différaient si peu de Mercure, de Jupiter, de Vénus, qu'ils furent identifiés par les Romains à ces divinités. Ainsi, à ce point de vue, tout le résultat de la conquête germanique devait se borner à ceci : une troisième famille de dieux allait se mêler aux dieux gaulois et aux dieux venus de la Grèce dans ce large Panthéon ouvert à toutes les inventions de la crédulité humaine ; une troisième couche d'idolâtrie allait se superposer sur notre sol aux deux précédentes, si elle n'avait été devancée par le christianisme. On a même retrouvé chez

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