‹ Saint MartinChapitre 163 sur 317 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

eux, au temps de saint Louis, par Aimeric Pacaudi leur recommandait cette station, et leur signalait la conformité du plan des deux basiliques de Tours et de Compostelle Il y avait donc entre ces divers pèlerinages une certaine connexité et des liens étroits. Ils constituaient comme un cycle, que les pieux voyageurs devaient parcourir aussi complètement que possible. La dévotion propre à chacun d'eux se propageait dans tous les autres par le moyen des allants et venants. Ils redisaient, en arrivant dans une ville, les merveilles dont ils avaient été les témoins ailleurs. Les cités saintes échangeaient, pour ainsi dire, leurs patrons en même temps que leurs pèlerins : ainsi saint Jacques et saint Pierre eurent leurs églises à Tours, et saint Martin eut les siennes à Compostelle, à Rome, à Jérusalem. Son tombeau avait pris rang parmi ces pèlerinages majeurs. Il ne le cédait à aucun d'eux, nous attestent les actes du premier concile d'Orléans, qui l'appelle à cette occasion Gallicana peregrinaiio , comme s'il eiit été le sanctuaire national par excellence et l'objectif ordinaire du voyage des Gaules ^ Cette contrée n'avait plus rien à envier à l'Italie ni à l'Orient : elle avait son lieu sacré.

On comprend , d'après l'espèce d'association qui unit dès le début le pèlerinage de Tours aux plus célèbres de la chrétienté, que les fidèles de tout rang et de tout pays durent s'y porter en masse. Passons rapidement en revue le long cortège que les siècles virent défiler devant le corps de l'humble moine et du grand apôtre. La période mérovingienne est sans contredit celle de la plus grande affluence, malgré la lenteur et la difficulté des communications à cette époque. Un nom cher à la France, cher surtout à sa capitale, ouvre la série des pèlerins illustres. Sainte Geneviève, au v" siècle, voulut aller prier le patron de la nation

1 Hist. lin. de la France, XXI, 284. = ^ Cf. les actes du concile de Châlonsur-Saone, en 813, qui associent les deux pèlerinages de Tours et de Rome et les mettent sur le même pied. (Labbe, VII, 1282.)

dont elle était elle-même la protectrice. La vierge de Nanlerre s'embarqua sur la Loire à Orléans, et parvint avec beaucoup de peine aux portes de Tours , tant le fleuve était agité. Elle entra dans la basilique, y délivra des énergumènes à l'exemple de Martin, et demeura longtemps en contemplation dans un coin de la nef, suivant les offices, priant, louant le Seigneur, perdue au milieu de la foule qui ne la connaissait pas. Ses bienfaits seuls la trahirent : elle se retira couverte des bénédictions du peuple '.

Il ne naraît pas qu'on doive ajouter beaucoup de foi au pèlerinage accompli, vers la même époque, par le roi Childéric. Suivant une chronique citée par Monsnyer, qui en possédait le manuscrit, mais qui n'en indique ni l'âge ni l'autorité, ce prince, quoique païen, serait venu à Tours avec son armée, sur le conseil de Basine, son épouse, qui avait entendu parler de quelque miracle, et serait entré dans la ville sans commettre la moindre vexation contre les habitants : la reine, pendant ce temps, aurait imploré avec larmes la faveur du puissant thaumaturge ^ L'auteur de ce récit, s'il ne l'a pas inventé, a dû confondre Childéric avec son fils. Effectivement, Clovis parut plusieurs fois à Tours, et sa femme, la pieuse Glotilde, l'y accompagna sans doute, car elle avait pour ce lieu tant de vénération, qu'elle s'y retira plus tard pour y finir ses jours. Au moment de recevoir le baptême, le chef des Francs Saliens, arrêté par un dernier scrupule de conscience ou par la crainte de déplaire à ses leudes, à ses compagnons d'armes, vint demander à saint Martin la lumière et la force d'âme dont il avait besoin. Spectacle vraiment merveilleux, que celui de ce barbare agenouillé devant la dépouille du pontife! N'était-ce pas là un signe des temps? N'était-ce pas le symbole du régime social inauguré par l'alliance du

1 Ancienne vie de sainte Geneviève [Acta SS.jan., 1, 142). = 2 Ex chronico de Blcsi , Monsnyer, p. 21. '

Page 1