‹ Saint MartinChapitre 164 sur 317 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

« doux Sicambre » avec la magistrature épiscopale? Clovis n'attendit pas longtemps la grâce qu'il implorait : il se releva plein de foi et de résolution, et, en quittant Tours, alla retrouver saint Remi pour le prier de le baptiser sans retard'. C'est ainsi que, par une disposition de la Providence que l'histoire n'a point remarquée, saint Martin donna à la France son premier roi chrétien : pouvait-il mieux affirmer sa prérogative de protecteur de la patrie?

Dix ans après, Clovis repasse en Touraine. Cette fois il est à la tête d'une nombreuse armée ; il va tenter la plus difficile de ses conquêtes, celle de l'Aquitaine, occupée par les Visigoths ariens. Les nécessités de la stratégie le forcent à passer la Loire au-dessus de la cité martinienne , qui appartenait d'ailleurs à ses ennemis, afin de se diriger tout droit sur Poitiers. Mais il n'oublie pas pour cela de se ménager la faveur du saint. Par respect pour lui , il défend à ses troupes de prendre sur le territoire tourangeau autre chose que de l'eau et des herbages. Un de ses guerriers se permet pourtant d'enlever quelques bottes de foin à un pauvre paysan. « Ceci est de l'herbe ! » dit-il plaisamment. Clovis, impitoyable en pareil cas, le fait mettre à mort et s'écrie : « Où sera l'espoir de la victoire, si nous offensons saint Martin? » Cet exemple suffît pour maint'enir dans l'armée une discipline rigoureuse. Le roi dépêche en même

' [lumilis adclomini Martini limina cecidit , et baplizari se sine mora per- 7nisit. l.cltrc de S. Nizier à Clodosinde, à l'appendice des œuvres de Grégoire (le Tours , éd. Migne, col. 1167. Ce texte a été mal compris par divers historiens. Valois, Daniel el d'autres ont cru qu'il voulait dire que Clovis avait été baptisé à Saint-Martin de Tours : S. Nizier, qui vivait au vi" siècle, n'aurait pu commettre une erreur aussi grossière; il savait mieux que nous que le baptême du roi des Francs eut lieu à Notre-Dame de Reims, ce qui est attesté par différents auteurs et par un acte de Louis le Pieux rapporté dans Flodoard (11 , 19). D'un autre côté, les mots limina Martini sont formels et n'ont jamais désigné autre chose que la basilique particulière du saint, élevée sur son tombeau. 11 y a donc dans celle simple phrase une révélation très importante pour l'histoire de Clovis, dont le voyage à Tours n'est mentionné dans aucun autre document et mérite d'être mis en lumière.

temps des messagers vers le tombeau de l'apôtre : ils sont chargés de lui transmettre ses présents, ses prières, et de rapporter de sa basilique un présage pour la guerre qui va s'engager. A peine entrés dans l'église, ses gens entendent chanter cette antienne : « Seigneur, vous m'avez ceint de force pour le combat; vous avez mis sous mes pieds ceux qui s'élevaient contre moi; vous avez fait tourner le dos à mes ennemis, anéanti ceux qui me haïssaient*. » Le sort des saints a prononcé : après avoir guerroyé durant sa vie contre l'arianisme, le pontife ne pouvait se déclarer pour leurs sectateurs. Les Francs s'avancent donc hardiment, ils battent les Visigoths à Vouillé; Alaric est tué dans la mêlée, et la conquête de son royaume assure pour l'avenir l'unité politique de la vieille Gaule. La campagne terminée, Clovis revient fidèlement faire hommage de sa victoire à celui qui l'a obtenue pour lui du Dieu des armées. Il dépose sur sa tombe de nouvelles et riches offrandes. A ce moment, il reçoit de l'empereur d'Orient, ce suzerain imaginaire qui se flattait de le couvrir de sa protection, et aux successeurs duquel la France allait bientôt tendre une main secourable, les insignes du consulat. Ces emblèmes d'un pouvoir déchu, qui en imposaient encore aux Gallo- Piomains, devant lui donner un nouveau prestige à leurs yeux et légitimer, en quelque sorte, son autorité sur leur nation, il s'en pare solennellement devant le corps de saint Martin : il revêt la tunique de pourpre et la chlamyde, symboles de la puissance romaine; il ceint sa tête du diadème, pour affirmer en même temps sa souveraineté, son indépendance; puis il monte à cheval et traverse ainsi, en semant de l'or et de l'argent sur son passage, tout l'espace qui sépare de l'église cathédrale la basilique du sainte

' Grég., Hisl., II, 37. Cf. la Vie de S. Renii, dans D. Bouquet, 111, 379. = 2 Ibid., 38. D'après une tradition locale recueillie par Salmon {Chroniques , p. S3), le vainqueur couronné aurait fait une halte à l'endroit occupé depuis par l'église Saint- Julien. C'est à ce dernier passage dans la ville de Tours que Clovis,

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