CHAPITRE VI
A partir de celle heure, il esl complètemenl roi : il règne par l'hérédilé sur les Francs, par l'adoplion sur les Gaulois, qui lui donnenl les litres de consul et d'auguste. La monarchie française esl définitivement établie, et c'est aux pieds de Tapotre national qu'elle a reçu sa consécration, c'est de lui que son fondateur a voulu tenir l'investiture. La vitalité merveilleuse qu'elle a conservée durant tant de siècles, elle l'a puisée dans l'hommage rendu par le vainqueur barbare au palladium des vaincus, dans la génuflexion faite par le conquérant des corps devant le conquérant des âmes ; et telle est la mystérieuse origine des liens intimes qui de tout temps ont uni la royauté à saint Martin.
J'ai déjà dit que la dévotion de la reine Glotilde l'attira à Tours lorsqu'elle fut devenue veuve, et qu'elle s'établit auprès de la basilique pour servir Dieu et les pauvres : elle fil de tout le reste de sa vie un pèlerinage permanent au tombeau du bienheureux confesseur ^ Son fils Clotaire y vint un peu plus tard, avec l'intention de pousser jusqu'à Poitiers et de reprendre son épouse Radegonde, qui s'était retirée dans cette ville pour se vouer à la pénitence et à la chasteté. L'évèque de Paris, saint Germain, accompagnait le prince. Il reçut à Tours un mot de la royale recluse, le conjurant de faire changer de résolution à son mari. Alors le pontife amena Clotaire devant le corps du saint, et là se jeta à ses pieds en le suppliant de ne pas commettre la violence qu'il méditait. Ému, saisi de remords, le roi tomba à genoux à son tour, et pria l'évèque d'obtenir pour lui le
après avoir racheté son cheval aux moines de Saint -Martin moyennant deux cents sous d'or, aurait prononcé le fameux mot répété comme historique par quelques auteurs: « Saint Martin est d'un bon secours, mais il se fait payer cher." Cette anecdote, qui sent tout à fait la légende, ne se trouve pas dans Grégoire, lequel aimait pourtant bien ce genre de récits. Elle n'apparaît que dans des chroniques postérieures, mêlées de fables et dénuées de toute autorité surce point. [Gesla Francorum, Aimoin , Roricon , etc.)
I Grég., Hist., 11, 43; Vie de sainte Clotildc, dans D. Bouquet. 111, lit»'.).
pardon de son épouse Sainte Radegonde avait elle-même fait un séjour à Saint-Martin et fondé, à côté de l'église, un monastère de femmes. On l'avait vu arroser de ses larmes le seuil sacré, prier prosternée sur le pavé, se dépouiller de ses plus riches ornements pour en décorer l'autel - : la fille des rois de Thuringe avait abjuré du même coup et sa grandeur passée et la barbarie de sa race. Clotaire, dans ses derniers jours, retourna à Tours en pèlerin. Cet homme emporté, cruel, qui avait tant d'excès à se reprocher, repassa dans l'amertume de son cœur toutes les fautes de sa vie,' gémissant et suppliant la miséricorde divine de l'épargner; et de là il s'en alla mourir à Compiègne, dans les sentiments du plus sincère repentir. C'est lui qui disait à son dernier moment : « Quelle n'est pas la grandeur de ce Roi du ciel, qui tue ainsi les rois de la terre ^ ! » Telles étaient les scènes émouvantes occasionnées par la présence de la sainte relique, et tels étaient les fruits de ce pèlerinage, fécond en prodiges de toute espèce. La reine Ultrogothe, femme de Childebert, fut encore une de ses visiteuses les plus assidues : on assure que c'est pour être plus près de Tours qu'elle venait souvent résider à Matoval, un de ses domaines situé dans le diocèse du Mans. Cette princesse se jugeait d'abord indigne d'approcher du tombeau : elle n'osa le faire qu'après une nuit passée dans la prière et une abondante distribution d'aumônes ^ Quelle profondeur et quelle vivacité dans cette foi des anciens jours! Ingoberge, veuve du roi Charibert, fit mieux encore : elle alla finir ses jours auprès des restes de Martin, à l'exemple de sainte Clotilde, et légua une grande partie de ses biens à la basilique. Les Chilpéric, les Rrunehaut se montraient eux-mêmes les dévots serviteurs du patron de leur monarchie, et la plupart des princes et princesses de leur race observèrent fidèlement cette tradition.
1 Vie de sainte Hndcgnndc, Acla SS. aug., III, 76. = 2 ii,icl.^ 70. = 3 Grég., Ilist., IV, 21. = D. Piulin, Ilist. de l'Église du Mans, I, 177.