CHAPITRE I
les anciens Germains et les sacrifices humains, et les dévotions infâmes, et jusqu'à l'anthropophagie ^ Que les Allemands viennent donc nous dire, après cela, que la religion de leurs ancêtres était pure, et qu'ils auraient fort bien pu se passer de la régénération de l'Évangile ! Il faut l'avouer pourtant, leurs mœurs étaient plus chastes que celles des Romains : nous devons en croire Tacite et Salvien. Quoique la polygamie ait existé parmi leurs chefs, quoique le divorce ait été admis par leurs coutumes, comme l'indiquent les Formules de Marculfe, ils professaient plus de respect pour la femme : tout en l'excluant des affaires publiques, ils l'entouraient d'une protection spéciale (mwndium), exercée soit par le père, soit par le mari, soit par les parents du mari; ils lui accordaient une existence légale, tandis qu'elle n'était même pas une personne aux yeux du droit romain. L'égalité des époux et la communauté de biens dans le mariage nous sont venues en partie de leur ancienne législation. L'absolutisme du père de famille n'existait pas non plus chez eux : le père administrait les biens pour le compte de la famille entière. La servitude était moins rigoureuse ^ Voilà, sans doute, de bons éléments, qui compensent quelque peu le vice de la barbarie. On peut encore ajouter que notre régime monarchique et représentatif, notre organisation militaire, notre chevalerie, et les magnifiques épopées oii revivent ses exploits, sont de provenance germanique. C'est même la meilleure réponse à faire à Augustin Thierry, quand il vient nous affirmer que la France est purement gallo-romaine par ses origines civiles. Faut-il donc ne compter pour rien, dans l'essence d'une nation, son gouvernement, ses institutions politiques? Guizot est beaucoup plus dans le vrai en revendiquant pour les Francs l'honneur de nous avoir apporté l'esprit de liberté individuelle, la passion de l'indépendance, et ce genre de dignité fière que l'homme
1 Ozanam, Études ijennaniques , 1 , 90 et suiv. = ^ Cours de droit l'éodal de M. Ad. Tardif.
barbare conservait dans son camp, que le Romain perdait trop souvent dans sa cité^ Enfin, pour être juste jusqu'au bout, on peut attribuer à l'invasion germaine un bienfait plus précieux encore : elle nous a rendus christianisables (on me passera ce mauvais néologisme), du moins en tant que nation. Sous le régime romain, il pouvait y avoir des chrétiens; il ne pouvait y avoir de société chrétienne, de peuple chrétien. Nous en avons vu la preuve : ce vieux monde gangrené n'était plus guérissable. Pareil aux vieillards endurcis, blasés, qui ont perdu jusqu'au sentiment du bien, il confondait dans un accouplement monstrueux la vérité et le mensonge, la religion et le vice. Cette terre, longuement et profondément saturée d'immondices, ne pouvait plus être pénétrée par la rosée divine. 11 fallait à ce cadavre vivant un remède radical : il lui fallait la transfusion du sang. Ce sang qui devait le raviver, c'était celui d'un peuple jeune, à l'âme neuve, au corps vigoureux. Un célèbre positiviste, M. Littré, a nié la nécessité de cette opération; il a cherché à démontrer que le mélange de la race germaine n'avait pu influer que défavorablement sur notre nation-. Mais il s'est tenu à tort au point de vue physiologique : le sang matériel n'est pas tout, et l'exemple des sauvages d'Amérique n'a rien à faire ici. On peut lui répondre, avec un de nos jeunes érudits catholiques, M. Marins Sepet, que les matériaux apportés par les Francs à l'édifice de la société moderne étaient indispensables, parce qu'on ne bâtit pas seulement avec des ruines. On peut lui répondre, avec Montalembert, avec Beugnot lui-même, que le colosse de l'empire devait être frappé au pied, parce qu'il barrait le chemin à la vraie civilisation; que, sans les barbares, l'entreprise d'isoler le monde chrétien du monde païen aurait échoué ^ On peut lui répondre, enfin, en montrant de loin
1 Hisl. de la civilis., 1 , 228. = 2 Éludes sur les barbares et le moyen ârje; Paris , 1867, 111-8". = 3 Sepet , l'Invasion des barbares (extrait des Questions historiques), p. 'lO; Beugnot, op. cit., II, 179; Monlalembert, les Moines d'Occident, I, 36.