CHAPITRE VI
jusqu'à présent par les historiens de l'évêque de Tours. Chacun savait cependant qu'il professait pour ce grand saint une vénération particulière , puisqu'il recommandait son exemple à rhéritier de la couronne dans le célèbre testament connu sous le nom d'Enseignements de saint Louis. Il témoigna encore ce sentiment de plusieurs autres manières, notamment par la fondation d'une chapelle dans la basilique de Tours et par l'assignation d'une rente de vingt livres tournois pour l'entretien du chapelain, somme dont le payement est attesté par ses comptes '.
A partir du xiv" siècle, nos rois commencent à figurer plus rarement parmi les pèlerins. On constate pourtant la présence de Charles le Bel, venu en 1323 pour assister à la translation des reliques, et celle de Charles VI, qui, après une entrée solennelle, en 1391 , baisa le chef de saint Martini 11 faut citer avec les noms des princes celui de l'humble et généreuse fille qui sauva, bientôt après, la couronne de France : nous n'avons pas de preuve positive du passage de Jeanne d'Arc dans le sanctuaire de l'apôtre des Gaules; mais il n'est guère permis de le révoquer en doute, lorsqu'on la voit demander aux magistrats tourangeaux de doter une de leurs jeunes compatriotes, pauvre fille comme elle, et, par conséquent, s'arrêter dans leur ville ^ Sous les règnes suivants, les fréquents séjours de la cour en Touraine facilitèrent les visites des princes. Louis XI, son oncle René d'Anjou, Charles VIII , François P'' et plusieurs de leurs successeurs s'agenouillèrent encore dans la sainte basilique, et presque tous y laissèrent des marques de leur libéralité^. Toutefois ils s'y montrèrent moins en pèlerins qu'en potentats. A partir de la fin du moyen ûge , ce ne
t La fondation , dont le texte est dans Monsnyer, est de 125S. Cf. D. Bouquet, XXII , 664. = 2 Registres capitulaires de Saint-Martin , dans les mss. de Baluze , vol. LXXVII, fo332. = 3 Quicherat, Procès de Jeanne d'Arc, V, 153. = " V. notamment les Registres capitulaires, ibid., 390, et les mss. de D. Housseau, XV, 305, 306.
sont plus d'huQibles démonslralions de piélé ou de repentir que la chronique nous signale : ce sont plutôt des réceptions pompeuses, des intronisations, des cérémonies mondaines. Les honneurs prodigués aux puissants de la terre éclipsent les hommages rendus au favori du ciel ; les rois font quelque peu oublier le saint. C'est qu'il n'y a plus à le nier, cette luis : le sentiment religieux commence réellement à s'affaiblir; le règne de l'enthousiasme est fini. Le peuple, il est vrai, ne renonce pas tout de suite à ses anciennes habitudes : dans les dernières années du xv" siècle, les voyageurs étrangers admirent toujours son empressement, son zèle, son assiduité dans le temple de Sain t- Martin ^ Mais bientôt arriveront les dévastations morales et matérielles des huguenots , qui éclaircii-ont sensiblement les rangs de ces dévots obstinés. Le corps du vénéré thaumaturge n'existant plus dans son intégrité, les miracles diminuant avec la foi, la foule cessera peu à peu de courir à la source oîi elle puisait depuis si longtemps le salut de l'âme et du corps, jus({u'au jour où la renaissance des pèlerinages, à laquelle notre génération sceptique assiste avec étonnement, lui en rapprendra le chemin.
1 y. la relation de Florio, dans les Mcm. de la Soc. archéol. de Tourainc, VII . 98.
L convient, après avoir passé cette revue bien incomplète des pèlerins de Saint- Martin, de revenir sur nos pas pour reconnaître les causes d'une aussi grande affluence , la nature des grâces que les croyants imploraient, la manière dont ils s'y : prenaient pour les obtenir, enfin les bienfaits d'une autre espèce que répandait la présence des restes du saint et l'influence qu'elle exerçait sur la vie publique ou privée. La cause principale du concours des peuples, c'était évidemment le miracle. Il serait fort étrange que toutes les nations se fussent donné