CHAPITRE VI
rendez-vous autour d'une poussière humaine, et cela pendant près de quatorze siècles, s'il ne s'était réellement passé là des faits extraordinaires. La popularité universelle et perpétuelle de ce pèlerinage est la meilleure preuve des prodiges qui s'y accomplissaient. Les miracles no sont pas dans la nature : telle est l'unique, la sempiternelle objection des rationalistes. Mais ce qui est encore bien moins dans la nature, c'est que l'humanité soit durant des centaines d'années la dupe d'une illusion ou d'un charlatanisme grossier; c'est qu'elle aille à l'envi demander le soulagement de ses maux à un remède imaginaire sans en constater l'impuissance. 11 faut s'écrier avec saint Augustin : Si cela s'est fait sans avoir les miracles pour cause, c'est le plus grand de tous les miracles. D'ailleurs, les résultats obtenus par les fidèles au tombeau de saint Martin ont été la plupart du temps atleslcs par des témoins oculaires. Dès le v" siècle, saint l'cr[)ctue, évêque de Tours, envoyait à Paulin de Périgucux, pour qu'il l'insérât dans son poème, le récit des faits surnaturels qu'il avait vus se passer dans la basilique du saint. Un peu plus tard, le nombre de ces merveilles augmentant avec celui des pèlerins, son successeur Grégoire entreprit d'en tenir un registre exact : il en remplit quatre livres, et, bien que toutes celles qu'il rapporte ne paraissent pas également certaines, il yen a une quantité qu'il a observées de ses yeux, il y en a même qu'il a éprouvées dans sa prrsonne Il était cependant loin d'être au courant de tout ce qui arrivait. Souvent, nous dit -il, des malades s'en retournaient guéris sans qu'on le sût ou sans que i>ersonnc les vît. Mais tous ceux qu'il pouvait voir et examiner par lui-même étaient soigneusement inscrits sur son mémorial '-. Apres lui , ce registre fut tenu avec moins de régularité. Quelques compilateurs , notamment Odon de Cluny, le faux Herberne, Gui-
Virl S. Mari., III, 1 ; IV, 1 , 2, etc. = 2 /^iV/., III, 'i5.
bert de Gemblours, s'efforcèrent de le continuer jusqu'à leur temps. On fit des miracles de saint Martin beaucoup de recueils, réunissant tout ce qui avait été précédemment écrit sur la matière, et ces recueils furent conservés comme de vrais titres de noblesse dans les églises et les monastères placés sous son invocation. A Tours, en particulier, on exposait auprès de son tombeau un de ces volumineux manuscrits; on le mettait à la portée des pèlerins , pour ïncn les convaincre par avance des grâces qu'ils étaient en di'oit d'attendre, et souvent niênie on leur en donnait tout haut la lecture'. Au xv" siècle, la mère d'un des chanoines, Jeanne Berthelot, en fit transcrire un exemplaire en français, sur un beau parchemin, et l'ollVit à l'église pour que le public pût lire plus facilement, à côté do la châsse du bienheureux, le récit de ses bienfaits et de ses gloires^.
C'est surtout à l'époque de sa fête principale ( il novembre) que la multitude encombrait son sanctuaire, et voyait éclater dans ses rangs des prodiges inattendus. « Envoyez ce jour-là des messagers à Tours, écrit saint Nicet à la reine Clodosinde, et qu'ils nient, s'ils l'osent, ce qu'ils verront comme nous : les aveugles recouvrant la vue, les sourds entendant, les muets parlant, sans compter les lépreux et tant d'autres malades qui sont guéris tous les ans des maux les plus divers! Peut-être diront-ils qu'ils feignent la cécité, ceux que nous voyons privés de la lumière depuis leur naissance ^ ! » Grégoire nous apprend aussi que la Saint-Martin d'hiver était le jour des miracles par excellence, mais que la Saint-Martin d'été, quoique moins solennelle, ne se passait pas non plus sans en voir quelquesuns ^ Il s'en opérait aussi dans le reste de l'année. En toute saison, le « seigneur Martin » se montrait propice aux malheureux, et sa vertu remplaçait avec toute sorte d'avan-
' l'irt. S. Mart., Il , 29, 49.= 2 Regist. cupit., loc. cit., 39o.= 3 Grct?., op., éd. Miijnc, oppcncl., col. ilOO. = " Virl. S. Mart., II, 3'i, 'i9; IV, 4, 22, etc.