CHAPITRE VI
tages la science à peu près nulle des médecins ou les maléfices des sorciers : il semble même que Dieu ait voulu, par le pouvoir permanent laissé à son serviteur, octroyer une compensation à nos pères, qui n'avaient i)as comme nous les ressources d'un art avancé ni des instruments perfectionnés. Le saint de Tours était vraiment le médecin du peuple : ceux-là mêmes qui ne croient pas à son intervention ne peuvent nier que les malades s'en allaient de chez lui soulagés ou guéris; quelle que soit la cause, les faits sont constants. A chaque instant s'offraient des cas étranges, auxquels il serait malaisé de trouver une explication naturelle. Non seulement des souffrances accidentelles ou légères, mais des maux réputés incurables et des infirmités de naissance, telles que celles dont nous parlait tout à l'heure l'évèque de Trêves, s'envolaient comme par enchantement. Les cures d'aveugles, de muets, de sourds, de boiteux, désignés par leurs noms et avec les circonstances de leur guérison, abondent dans le journal tenu par Grégoire de Tours, à côté de cas de fièvre, de dyssenterie, de paralysie, de goutte, de rhumatisme, de névralgie, d'hémorragie, disparus aussi heureusement, quoique parfois très compliqués. Des enfants noués, anémiques, atteints de difformités monstrueuses, étaient rendus à l'état normal. Les possédés étaient délivrés en grand nombre. Les maladies épidémiques cédaient elles-mêmes à la puissance du remède céleste
La vertu du saint agissait soudainement; cependant il fallait parfois en attendre assez longtemps la manifestation. La persévérance était, avec la foi, la grande condition mise d'ordinaire à son généreux secours. Un pèlerin soulagé par lui venait-il à douter de la cause de son rétablissement, à retourner aux remèdes temporels, à la magie païenne, aux
1 Virt. S. Mari., pansim. D. Ruinarl a cru reconnaître dans le mal d'un jeune enfant de Paris, dépeint par Grégoire, les signes de la variole. (Ibid., 11, 58.)
médecins juifs, il retombait aussitôt dans son infirmité. Grégoire lui-même fut puni de la sorte. Mais lui, du moins, obtint par ses prières une seconde guérison; tandis que d'autres , comme Léonaste , archidiacre de Bourges , se voyaient frappés de la même peine sans recours et pour la vie '. Un bon nombre devait faire dans la basilique un séjour prolongé et n'obtenait quelque chose qu'à force de ténacité, je dirais presque d'importunité. Ils passaient les nuits à [)rier, à suivre ces offices nocturnes qu'on appelait les vigiles, jeûnant, pleurant, tenant quelqueOjis un cierge allumé depuis le soir jusqu'au matin. Ils se })laçaient devant le tombeau, vers les pieds du saint (ad pedessancli, ad pedes domm)'\ Les plus souffrants se couchaient là, ou bien sous les portiques, ou bien dans les galeries. D'autres étaient logés dans l'a/nwmou tout à côté de l'église, et se faisaient transporter chaque jour auprès du corps. Il y en avait qui demeuraient ainsi des semaines, des mois, des années : Théodmond, muet, attendit trois ans, secourant lui-même les pauvres qui l'entouraient; un aveugle du pays d'outremer attendit quatre ans; une paralytique resta huit ans étendue sur une charrette dans la cour ^ ! Presque tous ces malheureux voyaient enfin leur constance récompensée. Un beau jour, au milieu de la messe ou de la lecture des miracles du saint, après une prière ou une communion plus fervente que d'habitude, ils baisaient, pleins d'espoir, le marbre du tombeau, touchaient les voiles qui le recouvraient, buvaient quelques gouttes de l'eau qui avait servi à le laver, avec un peu de poussière grattée sur une des pierres sacrées ou un peu de cendre des cierges, et ils se sentaient guéris. D'autres étaient soumis à une épreuve plus rude encore : ils étaient délivrés de leurs maux en
1 Virt. s. Marl.,\,2; IT, 60; V, 6. = 2 Mot qu'il ne faut pas traduire, comme M. Bordier {ibid., II, 13), par aux pieds du Seigneur. S. Martin est constamment appelé, dans les temps anciens, domnus Martinus. — 3 Ibid., I, 7; II, M ; 111, 2(1; IV, 0, etc.