CHAPITRE VI
anciens ou des plus célèbres, et les nouveaux demeurèrent disséminés dans les biographies ou les chroniques. En somme, leur proportion suivit, comme on l'a déjà remarqué, la destinée du pèlerinage : elle ne baissa d'une manière sensible que dans les temps modernes, lorsque la foi et l'empressement des fidèles diminuèrent, et surtout lorsque le corps n'exista plus dans son intégrité. Cependant l'historien Gervaise, qui en parle de visu, affirme qu'ils n'avaient point cessé au xyu"" siècle ', et, de nos jours même, les ex-voto qui entourent le tombeau restauré , les rapports des témoins oculaires proclament bien haut que, si la verlu du grand thaumaturge se manifeste plus rarement, néanmoins « son bras ne s'est pas raccourci ».
En dehors des miracles, la présence du corps de saint Martin rendait à nos pères des services de plus d'un genre. La salutaire frayeur inspirée par cette dépouille sacrée les sauvait parfois des excès de la tyrannie. Clotaire avait ordonné que toutes les églises de son royaume payassent au fisc la moitié de leurs revenus. Les évêques avaient souscrit à contre-cœur cet édit vexatoire. Mais Injuriosus, évèque de Tours, reprocha vivement au roi de s'emparer du bien des pauvres et le menaça de la colère du seigneur Martin. Clotaire eut peur de ce cadavre; il savait le saint aussi capable de punir ses ennemis que de secourir ses fidèles. Il se hâta d'apaiser Injuriosus par des présents, le pria d'intercéder en sa faveur auprès de celui dont il occupait le siège, et finalement retira son projet : ainsi le royaume entier bénéficia de l'immunité obtenue par l'influence de la sainte relique ^ Grégoire, digne successeur de ce prélat courageux, arrêta plus d'une fois par le même moyen les violences des princes ou de leurs agents ; et dans la plupart des chartes de privilège ou de donation octroyées à l'église Saint - Martin , la menace de l'indignation du
1 Vie de s. Martin, p. 3o3. = Grég., Hist., IV, 2.
bienheureux pontife était pareillement employée comme la formule la plus propre à intimider les transgresseurs. Mais c'étaient surtout les Tourangeaux qui obtenaient, à sa considération, des exemptions et des faveurs. Le même Clotaire, après un recensement opéré dans leur cité, fit tout simplement brûler les rôles de l'impôt. Charibert leur donna sa parole qu'il ne les soumettrait à aucune contribution, à aucune loi nouvelle. Un de ses lieutenants ayant un jour voulu les astreindre au cens, malgré la résistance de saint Euphrone, il dut à son tour jeter son registre au feu et déposer dans la basilique les sous d'or injustement perçus. Chilpéric fit mieux encore : afin de prévenir toute exaction de la part du comte ou gouverneur de Tours, il abandonna le choix de ce haut fonctionnaire à l'évèque et aux habitants; et jusque dans le siècle suivant, nous voyons la ville en possession de ce privilège extraordinaire, qui lui conférait presque l'autonomie. Sigebert, Childebert II se gardèrent également de rien exiger de la population. Le dernier seul entreprit une fois de la faire taxer i)ar ses officiers; mais Grégoire s'y opposa aussitôt, en iuNoquant les précédents : il fit si bien, que des lettres royales vinrent donner aux habitants l'assurance formelle qu'à l'avenir ils ne seraient plus recensés, par respect pour le trésor national dont ils avaient la garde. Dagobert confirma cette prérogative en les affranchissant d'impôts à perpétuité'.
Après les villes, les particuliers. Les malades de condition servile qui obtenaient leur guérison au tombeau se trouvaient presque toujours exemptés de la servitude ipso facto. Tantôt leur maître abandonnait de son propre mouvement les droits qu'il avait sur eux; tantôt le clergé de la basilique les rachetait pour les rendre à la liberté, et les gardait ensuite sous sa protection ou même au service de l'église. Au besoin l'on puisait, pour cette œuvre pie, dans
1 Grég., Ilist., V, /jS; IX, 30. Vie de S. Éloi , par S. Ouen, 1, 32.