CHAPITRE VI
le trésor du saint; mais lui-même avait tant délivré de captifs, tant sauvé d'esclaves durant sa vie mortelle, qu'il ne pouvait s'en formaliser; on en avait la ferme conviction'. Il continuait aussi à briser les chaînes des prisonniers. Leurs liens tombaient sur le passage de ses reliques, ou pendant la célébration de sa fcte annuelle. Le juge leur faisait grâce ensuite, et le roi leur abandonnait même le fredum ou la composition dont ils étaient redevables. Les traits de ce genre abondent dans les récits de Grégoire -.
Je ne mentionne que pour mémoire l'asile que tant de fugitifs, innocents ou coupables, trouvaient auprès du bienheureux : ce sujet rentre plutôt dans l'histoire de sa basilique. Mais il importe de montrer ici la contre-partie du rôle tutélaire qu'il remplissait. Cette espèce de magistrature posthume exercée du fond de son tombeau sur les petits comme sur les grands avait deux faces : la miséricorde et la justice. Autant il protégeait les faibles et les malheureux, autant il abaissait l'orgueil des oppresseurs du peuple et réprimait leurs excès. C'est là, sans aucun doute, un des motifs de l'immense popularité de son nom au moyen âge. Les seigneurs coupables d'exactions ou de violences venaient faire. amende honorable à ses pieds, et leurs vassaux, les serfs, les vilains assistant à ces humiliantes expiations, il s'en dégageait une moralité également profitable aux uns et aux autres. Que de rancunes s'éteignaient, que de discordes civiles étaient arrêtées dans leur germe, lorsqu'un voyait ce fier baron, qui s'était conduit comme un mécréant, ce riche engraissé de rapines, s'avancer pieds nus dans le sanctuaire, se prosterner devant le saint, lui demander merci, recevoir la fustigation! Lorsqu'ils se refusaient à cette satisfaction éclatante, on avait un moyen bien simple de l'obtenir : on fermait la basilique, on dérobait le sépulcre ù tous les regards, on étendait sur
1 Grég., Virl. s. Mari., 1, 'lO; II, 3n, 57; III, 46; IV, 5. = 2 Ihid., I, 11; II, 35; III, il ; IV, 16, 26, 37, 31», VI ; Hisl., V, 50, etc.
l'église entière un voile de deuil, et l'on attendait qu'ils se présentassent. Ils étaient bien obligés de venir mettre un ternie à cette désolation, à cette calamité publique, qui rappelait les grands interdits jetés par les papes sur les provinces et les royaumes. Vers la fin du x° siècle, le redoutable Foulques Nerra, comte d'Anjou, avait violé l'asile de Saint- Martin : il avait envahi le cloître, ce refuge ouvert à toutes les misères, à la tète d'une troupe armée qui, sans rencontrer de résistance, y avait commis des actes violents. Aussitôt les chanoines descendirent à terre le crucifix et les reliciues des saints , les recouvrirent d'épines ainsi que le tombeau, tinrent les portes closes le jour et la nuit. Au bout de très peu de temps, l'on vit arriver le comte dans la tenue la plus humble, déchaussé, suivi de ses principaux officiers : on lui ouvrit ; il s'avança jusque devant le corps du bienheureux , et là , déposant un gage, il jura, entre les mains de l'évèquc d'Angers et d'un autre prélat, qu'il n'entreprendrait plus jamais rien de })areil. Il fit ensuit»! amende honorable en face des saintes reliques, puis en face du crucifix'. Un de ses successeurs, GeofTroi le Barbu, persécutait depuis longtemps les moines de Marmoutier. Ceux-ci, après avoir prié en vain le Seigneur pour qu'il vînt à résipiscence, se décidèrent à exécuter eux-mêmes la démonstration qu'il lui appartenait de faire. Ils se rendirent en procession, nul)ieds, auprès du corps de saint Martin, traînant avec eux tous les infirmes, tous les h'prcux, tous les indigents qu'ils faisaient vivre; et quand celte troupe de malheureux eut crié vers le ciel d'une voix unanime, le cœur des honuiics fut ému comme le cœur de Dieu ^
1 D. Bouquet, X, 'i24 et suiv. Un Irail srnilihiljli; (sans <!oulo le inêiiie) est ra|i|ioi'l6 dans une charte de la iullecliui] île duin liousseau (n" 1318) qui n'a [Miinlde date, mais (|ue Malnlle alliilmc aux années 1112 ou 1113 : d'après cette indii;ati(in , il s'agirait de l'uni. pii s Ir .loiini.'. = - Gesta comil. Andeg., D. Bouquet, XI , 272.