CHAPITRE VI
Voici un exemple encore plus saisissant. Hugues, seigneur de Sainte- Maure , avait imposé des tailles injustes aux habitants de Saint -Épain, dépendant de l'église Saint- Martin de Tours, et commis une quantité d'exactions à leur préjudice. L'office divin cessa dans la vénérable basilique; la croix et les reliques furent de nouveau déposées ù terre, les portes barrées au moyen de faisceaux d'épines, suivant l'usage', et tous les jours, devant le corps saint, disparaissant lui-même sous les ronces, s'éleva contre le félon la grande clameur des jours de tribulation -. Hugues soutint longtemps le poids de celte situation accablante. Un jour, à la fin, le remords l'emporte sur l'orgueil. Le baron, vaincu, se présente au chapitre : il offre amende et satisfaction pour tous les maux qu'il a causés. Avec ses amis et conseillers, rangés derrière lui, il reconnaît hautement qu'il n'a aucun droit sur les hommes de Saint-Epain, ni sur leurs bœufs, ni sur leurs juments, et renonce solennellement à leur réclamer quoi que ce soit. U cède, de plus, à sailli IMarlin un muid de blé de revenu, promet de proléger contre tout le monde les vassaux de son église, abandonne ses prélenlions sur deux femmes qu'il disait être ses colibertes, et qui viennent, séance tenante, recevoir leur liberté entière. Mais ce n'est pas tout. Il lui faut, pour l'exemple, passer sous les fourches caudines de
' r.cl usage existait déjà du temps de S. Éloi. D'après le récit de S. Ouen, l'évèque de Noyon, invocjuant une fois le patron d'une église dilapidée par des voleurs, lui dit que, s'il ne faisait pas restituer les ornements du tabernacle, il obstruerait avec des épines la poilc de son tenipli^, et qu'ainsi U ne recevrait plus d'hommages. (Spicil.. \' , \K\.' (.IIimi. i \("(|iir dr 'imil, l'iii^ai^ea les ndigieux de Senones, dépoiiill>- p.ir un .-'ml' ii< ur, :i rdin h- r ^r.w im-c les images (lu nédcmpteur et de sainl ^iiiK.'dii, et a 1rs i;ini\iir d'i'iniics. (Hirlicr de SeiioiK-, Chrnu., t'i, 7.) = Tel était le cérémonial prescrit par les rituels de - M.irliii : Et Sjjivas dcsupci' capsa beati Marlini , in loco suo coopciia et t:pini^ t ircamdala , cl in medio navis ecclcsiœ ponunt crucifixum ligneurn fpinis undiquc coopertum , omnibus partis ecclesix spiîiis fortiler obseratis, parvo ostio ibi rclirto. La clameur, ou l'imprécation, qui accompagnait cet appareil de deuil était prononcée au milieu de la messe par le prêtre, tenant en ses mains la sainte Eucharistie. (Martène, Antiq. ceci, rit., Il, 896, 900.)
Amende honorable laite devant le corps de saint Martin par Hugues de Sainte- Maure pour les vexations commises par lui contre les habitants de Saint- Épain (ann. 1155).
L'original est aux archives départementales d'Indre-et-Loire (G , 4'J3). Voy. le texte imprimé dans l'Appendice 111, n» 3-
Gravé par Dujaruin , imprimé chez Beiukiault à Tourj.
l'expiation publique. Il se déchausse, il prend à la main un paquet de verges, et se dirige ainsi vers le tombeau de l'apôtre : il dépose sur l'autel l'acte contenant toutes ses renonciations, avec un couteau symbolique, el reçoit la discipline. Un procès-verbal circonstancié est ensuite rédigé, l'an de l'Incarnation 1155, sous le règne du roi Louis et le pontificat du pape Adrien, expédié en forme de chirographe et scellé du sceau de l'archevêque de Tours. C'est de la charte même que tous ces détails sont extraits, comme on peut s'en convaincre par le texte reproduit plus loin'. Voilà comment le defensor civitatis continuait, plus de sept siècles après sa mort, à protéger les intérêts de son peuple.
N'est-ce point encore un service rendu à la société tout entière que la frayeur salutaire inspirée par la violation du serment prêté sur le corps du saint? Dans les temps barbares surtout, à cette époque troublée où bien des gens ne sentaient plus toute la gravité du parjure, il fallait un modus jurandi capable d'intimider les plus audacieux. On faisait bien jurer sur les évangiles, sur les reliquaires, sur la chape même de saint Martin; mais cela ne suffisait pas, et je ne sais quelle force pailiculière , je ne sais quel caractère terrible s'attachèrent de très bonne heure à la parole donnée sur son tombeau. Leudaste, ce comte franc qui causa tant de tourments à Grégoire de Tours, lui promit à différentes reprises, en touchant l'étoffe qui recouvrait le monument, qu'il ne se montrerait plus son adversaire. Il ne tarda pas à violer sa foi : une prompte disgrâce et une mort affreuse vinrent l'en pynir ^ Un officier du roi Contran, envoyé à Tours avec la mission d'arracher de la
1 V. ce document à l'Appendice, et le fac-similé reproduit ici d'après l'original conservé aux archives d'Indre-et-Loire, G -V,»3. Une ncjtice contemporaine accompagnant la pièce ajoute que le sin; de S.iiiili- - M:iiin' iiMiiil , plus, en signe de renonciation à la taille, Imi- .b ini i-, J,,nl I nu lut .iII.k Iic à la charte, et qu'il laissa plusieurs do :^c^ . \ jlin - . ihiiiih' /iilrju.'i.-iriii-s. {Ibid. el mss. de dom llousseau, n" 804.) = - t.règ., IJtsl , V, 4y, oU; VI , 32.