CHAPITRE VI
basilique le chambellan Ébérulfe, voulut, pour mieux en arriver à ses fins, tromper ce dernier, et protesta de l'amitié qu'il lui portait en prenant à témoin le pontife redouté, si prompt à venger le parjure. Au moment de faire périr sa victime , le souvenir de son serment et le sentiment de la puissance de Martin l'arrêtèrent une minute : il invoqua la miséricorde du saint ; mais il passa outre. Un instant après, il était massacré avec les siens dans l'enceinte sacrée, souillée par là d'un double crime'. Contran Boson ne trouva pas de moyen plus convaincant de persuader Chilpéric qu'il ne sortirait pas de l'asile de saint Martin que de le lui jurer sur la nappe de son auteP. Cette coutume se perpétua fort longtemps. En 737, Pépin, pour s'assurer la fidélité du duc Tassillon de Bavière, l'envoya prêter serment sur le corps de l'évêque de Tours comme il l'avait fait déjà sur ceux de saint Germain et de saint Denis ^ Depuis l'an 1232, les magistrats de la cité durent, après chaque élection, venir jurer dans la basilique l'observation de leurs devoirs professionnels. Ayant voulu s'affranchir de cette obligation au commencement du xvii" siècle, sous prétexte d'une insulte faite au maire par le grand chantre , ils furent condamnés par le conseil d'État, le 23 mars 1607, à suivre l'ancienne tradition ^ En 1400, à la suite d'un vol de joyaux commis dans la même église, les chanoines, pour se couvrir, décidèrent que chacun d'eux attesterait son innocence sur les restes du bienheureux pontife ^ Cet usage s'étendit aux sanctuaires qui lui furent dédiés dans d'autres pays, particulièrement à ceux d'Vvoy, dans les Ardennes, de Reims et de différentes localités de Bavière : là aussi, magistrats et accusés prêtaient serment sur les reliques de saint Martin, et toute déclaration fausse, tout manque de parole étaient par eux
1 Grég., Hist., VII, 29. = 2 Jbid., V, U. = D. Bouquet, V, 17, 34, 317. = " V. Chahnel, nis. 1296 de la bibl. de Tours, p. 83. = ^ Registres capitulaires, mss. de Baluze, LXXVII, 333.
chèrement payés ^ Les rois eux-mêmes juraient quelquefois sur son corps, ou déposaient sur sa tombe, pour prendre un engagement plus étroit, un objet à leur usage personnel, ordinairement un gant ou une canne. On a vu plus haut le comte Robert, frère du roi Eudes, laisser un de ses gants en témoignage de l'abandon d'une terre; Eudes lui-même donna le sien dans une circonstance semblable, et peut-être était-ce un de ceux-là que le trésor de l'église conservait encore au temps de Gervaise, avec une inscription attribuée au vni° siècle, mais qui pouvait être un peu plus récente ^ Les particuliers accompagnaient souvent leurs concessions d'un dépôt analogue. En 1080, les maires de Ligucil, voulant se désister de certaines coutumes en faveui' des habitants, mirent l'acte qui renfermait leur renonciation « sur l'autel de la sépulture du bienheureux, avec un couteau à manche noir, ou plutôt gris ». Six ans plus tard, en faisant une autre cession du même genre, ils laissèrent également des couteaux ^ L'original des diplômes accordant quelque privilège ou quelque donation à la basilique se plaçait aussi sur la pierre du tombeau ''. Cette pratique rappelle ridée de Chilpéric envoyant à saint Martin une lettre pour lui demander s'il lui était permis ou non d'arracher Contran Boson de son église, et faisant déposer sur son sépulcre une feuille blanche destinée à recevoir sa réponse, qui, du reste, ne vint pas ■'. Les hommes qui recevaient la tonsure, les enfants destinés à la carrière sacerdotale remettaient au saint leur chevelure ; s'ils étaient nobles , ils y joignaient leurs armes : toutefois le testament de l'abbé Guifard, écrit au commencement du ix" siècle, nous apprend
' Grég., Ilist., VIII, 16. FlodoarJ, dans Migne, CXXXV, 32.3; communication du P. Jacob, bénédictin d'Engelberg. = - Gervaise, p. 300. Bihl. de l'Èrok des chartes, an. 1869, p. 431. = ' Archives d'Indre-el-Loire , G Une des coutumes abandonnées par les maires de Ligueil pour Tamour de S. Martin mérite d'être signalée : elle consistait dans l'obligation imposée au.\ nouveaux époux d'aller, avant de se marier, trouver le maire et de lui faire présent d'un porc. = ^ D. Bouquet, IX, 40'i. = s Grég., Hist., V, 14.