CHAPITRE VI
sorte de petit caveau : c'est là, du moins, ce qui semble résulter de l'étude comparée des textes postérieurs et des ruines exhumées depuis 1860. Peut-être le monument funèbre cessa-t-il alors complètement de servir à la célébration des saints mystères, car rien n'indique qu'on ait iniuK'dialement élevé un autel par -dessus l'ancien. En tout cas, le silence significatif des historiens locaux, toujours si attentifs à mentionner les translations de saint Martin, exclut toute supposition d'un déplacement de son corps à cette époque.
C'est en 1323 que la dépouille du bienheureux fut définitivement retirée de son antique asile et que sa sépulture subit une transformation radicale. A cette date, le roi Charles le Bel, donnant suite à un louable projet de son prédécesseur Philippe le Long, demanda et obtint du pape Jean XXII la permission d'ouvrir toutes les enveloppes dont la célèbre relique était entourée depuis des siècles, afin d'en extraire la tète et de l'exposer, deux fois par an, à la vénération des fidèles ' ; ce qui paraît confirmer la conjecture que le tombeau n'était presque plus visible et que les fidèles ne pouvaient plus lui adresser leurs hommages. On procéda donc à l'opération avec une solennité extraordinaire, qui montre à elle seule combien l'on attachait d'importance à toute modification de l'ancien état de choses. Le l*"" décembre de la même année, en présence du roi, de la reine, d'une foule de princes et de prélats, une ouverture fut pratiquée avec beaucoup de peine , et non sans une religieuse terreur, dans le monument de pierre et de marbre, qui avait été hermétiquement clos. On y trouva une châsse ou un cercueil qu'on pensa être en argent : c'était évidemment le récipient d'electrum fabriqué par les soins de Perpétue et légèrement décoloré par l'action du temps (le cercueil de laiton n'est pas mentionné dans le
1 Mss. deBaluze, vol. LXXXIV, 1° 131.
procès-verbal). Dans cette châsse, on trouva ensuite la corbeille d'osier, disposée absolument comme au v'' siècle, et dans un état de blancheur et de conservation merveilleuses. Enfin Pxobert de Joigny, évèque de Chartres, entr'ouvrit d'une main tremblante cette dernière enveloppe, et l'on vit apparaître un corps entier, emmailloté comme celui d'un petit enfant, ceint d'une bande d'étoffe portant le sceau de Perpétue, avec une inscription conçue en ces termes : « Ici est le corps du bienheureux Martin, évèque de Tours'. » Il n'y avait plus de doute à concevoir. Toute l'assistance éclata en transports d'allégresse. Le prélat invita le roi à prendre la tête du saint pour la déposer dans un reliquaire d'or, en forme de buste, qui avait été préparé à l'avance. Mais Charles, n'osant porter les mains sur un objet si redoutable, le pria d'opérer lui-même le transvasement. Ilobert de Joigny offrit alors aux yeux de la foule le chef sacré, en disant : « Tenez pour certain, mes frères, que j'ai entre les mains la tète du bienheureux confesseur, et ([ue le reste de son corps demeure ici enveloppé dans le lieu même oii nous l'avons trouvé -. » Le corps fut donc laissé à son ancienne place et dans son triple cercueil; on mit avec lui un voile précieux qui avait recouvert le chef
1 On a contesté l'authenticité de Tinscription et du sceau de Perpétue sous préte.\te que la première renfermait le mot archiepiscopi , inusité au temps de ce pontife, et que les évèques n'avaient pas encore de sceau au v" siècle. La transcription faite sur les registres capitulaires par D. Housseau (vol. VIII, w" 3307) porte episcopi, et non archiepiscopi. Quant au sceau, il suffirait de rappeler la fameuse lettre de Clovis au.\ prélats de la Gaule, auxquels il dit : Veslras epistolas de annula vestro infra signalas... dirigantur. (Grég. de Tours, éd. Migne, append., col. 1158.) Dès le temps de S. Augustin, les évèques se servaient de leur anneau pour sceller, et de toute antiquité on scellait les reliquaires. (V. Martigny , Z)îc<. des ant. chrct., p. 36-38. Martène, Ant. Eccl. ril., Il, 747.) = V. le procès-verbal de la cérémonie dans Monsnyer (ms. 1294 de la bibl. de Tours), I, 258, dans les papiers de D. Housseau, vol. VIII, n°» 3507 et 3.jI0, et dans Ruinart, éd. de Grégoire de Tours, col. 1390. Cf. la lettre du pape Jean XXII , à l'appendice de l'ouvrage de Monsnyer. Un ancien bréviaire de Saint-Martin (ms. 1023 de la bibl. de Tours) contient, outre le récit de cette Iranslalion, un dessin du tombeau, figuré sous la forme d'un autel carré.