CHAPITRE VI
les fidèles mêmes, qui les reprenaient après les avoir déposées quelque temps sur le marbre sacré. Dans la première classe figurent des fragments du sarcophage primitif, des brins de frange ou d'étoffe enlevés aux rideaux ou aux nappes d'autel du tombeau , de la cire provenant des cierges qui l'entouraient, du bois de la balustrade, de la poussière raclée sur les pierres du saint monument. Cette dernière bénédiction était particulièrement répandue. Presque tous les pèlerins employaient comme remède la poussière ainsi recueillie, en la délayant dans un peu d'eau ou de vin. On en faisait autant, du reste, aux tombes de saint Nizier, de saint Epipode, de saint Hospitius, de saint Gassien, do la bienheureuse Grescentia, ensevelie à Paris; et l'on avait commencé par le faire au Saint-Sépulcre de Jérusalem, où, de plus, on enroulait des cordes autour de la sainte colonne pour les conserver ensuite avec un pieux respect Les œuvres de saint Jérôme, de saint Augustin, de Paulin de Noie, do Bède, contiennent aussi la trace d'usages analogues. Au moyen âge, nos pères grattaient avec la même intention les fonts baptismaux de saint Louis, dans l'église de Poissy; et encore au xvi" siècle, on voyait, comme au temps de Grégoire de Tours, les femmes du Poitou racler le sarcophage d'un ancien évêque enterré dans le pays, pour en faire boire la poudre à leurs enfants malades ^. La pratique usitée au tombeau de saint Martin n'est donc pas un fait isolé, loin de là; mais on peut dire qu'elle était plus particulière à ce pèlerinage, et que la poussière qui en provenait avait plus officiellement le caractère d'une relique. Saint Aredius en employa pour consacrer son oratoire de Limoges. Grégoire de Tours en portait sur lui pour soulager des malades, pour éteindre des inccn-
1 V. ci-dessus, p. 439.= ^ Grég., Glor. Conf.,Ç,\, 74 , 97, 105; Glor. Mart.,7; Vit. Pair., 8. = ' Ferrandi , De Sanctorum reliquiis; Greg. Tur. opéra minora, éd. Bordier, III, 7, 411 (note). Le Blant, Noie sur une fiole à inscripUons {Revue nrcMol. mai 1878.)
(lies : un jour même, le médecin qui le soignait n'ayant su le guérir, il mortifia son amour-propre en Tobligeant à aller chercher dans la basilique un peu de ce remède et à lui en faire une potion , qui devait être plus efficace que toutes ses drogues. C'est sans doute sous l'impression de ce souvenir que le bon évêque s'écriait : « Un grain de poussière de notre église vaut mieux que toutes les médecines insensées du charlatanisme M » La cire des cierges avait parfois la même destination : on délayait la cendre de la mèche ou du papyrus mêlé à la matière principale, et plus d'un malade obtenait sa guérison en l'absorbante On buvait aussi une eau bénite recueillie au tombeau : un passage de Grégoire, déjà cité plus haut, nous apprend que c'était l'eau qui avait servi à laver la pierre du sépulcre avant la Pûque.
La seconde classe de bénédictions consistait principalement en vases remplis de vin ou d'eau, qui, par son contact avec la sépulture du saint, acquérait une vertu curative. Ces vases demeuraient là toute la nuit, comme l'indique entre autres le fait arrivé à l'abbé Brachion , qui vit, au milieu des ténèbres, un globe de feu sortir des reliques placées sur l'autel par certains étrangers ^ Quelquefois on les apportait à moitié vides, et le lendemain, par un excès de générosité du saint, on les retrouvait débordant. Les fidèles déposaient aussi des pains , et c'est là très probablement ce qui s'appelait, du temps de Grégoire, les eulogies de saint Martin. On sait que le nom d'eulogies s'appliquait en particulier au pain bénit , et que les pontifes des premiers siècles aimaient à échanger entre eux, aux jours de grande fête, cette nourriture symbolique. Ainsi donc, lorsque l'évêque de Tours offrit au roi Contran, dans le logis qu'il occupait à Orléans, « les eulogies de saint Martin, » il est à croire qu'il s'agissait de pain déposé au tombeau du thaumaturge et passé par là
• Grétr., flist., VIII, IS; Glor. Mart., 11 ; Virl. S. Mari., I, 27; II, 1; III, 60, etc. = 2 Virl. S. Mari., II, 2; III, 50. ^ 3 Grég., Vil. Pair., 12.