CHAPITRE VI
à rétat de bénédiction : une telle expression ne peut guère avoir d'autre sens K Enfin un exemple bien connu nous enseigne que les princes faisaient placer sur le sépulcre des étoffes, des tentures, et les gardaient ensuite précieusement, au même titre et avec le même honneur que les restes d'un saint. Théodomir, roi de Galice, avait, tout arien qu'il était, érigé une église magnifique sous l'invocation de l'apôtre des Gaules. Quand l'édifice fut achevé, il envoya à Tours demander de ses reliques. On offrit à ses messagers ce qu'on avait coutume de donner en pareil cas; mais ils répondirent qu'ils voulaient poser eux-mêmes une pièce de soie au lieu consacré, promettant d'embrasser avec leur prince la foi catholique si, au bout d'une nuit, cette étoffe se trouvait plus lourde qu'auparavant. 11 en advint ainsi, et la relique, comme l'appelle Grégoire, fut remportée en Iriomplie jusqu'en Galice, où, indépendamment de la conversion du roi, elle opéra plusieurs miracles -. L'idée du prince visigoth paraîtra singulière, téméraire môme : elle ne lui appartient cependant pas en propre, car elle était mise en pratique par les pèlerins de Rome, qui plaçaient des voiles sur la tombe des bienheureux apôtres, dans l'espérance d'en voir augmenter le poids si la bonté divine leur était favorable ^
Un dernier genre de bénédiction que les croyants venaient chercher à Tours, et peut-être le plus important de tous, à raison de la consommation qui s'en faisait, rentre à la fois dans l'une et l'autre classe : l'huile de saint Martin était tantôt prise aux lampes qui brûlaient autour du monument, tantôt apportée du dehors par les particuliers et sanctifiée par le même procédé que le vin ou l'eau. Dans toutes les pratiques de l'ancienne Église, l'huile bénite jouait un grand rôle : on l'employait pour les consécrations, pour les exorcismcs, pour le soulagement des
1 Grég., HisL, V, 21; VIII, 2; Virl. S. Mari., IV, 21. Cf. Marculfe, Formules, p. 331. = i Virl. S. Mari., I, 11. = 3 V. Baronius, an. o60, n» 9.
malades, et Martin lui-même s'en sevvait, de son vivant, pour opérer des guérisons ; ses admirateurs, Sulpice Sévère, la femme d'Avicien et d'autres, se disputaient celle qui avait reçu la bénédiction de ses mains'. Mais c'est principalement dans les pèlerinages que l'huile sainte tenait une place remarquable. On en emportait du Saint- Sépulcre, du tombeau de saint Pierre et de ceux des premiers martyrs. Grégoire de Tours et Paulin de Périgueux affirment d'une manière générale que, de leur temps, les fidèles déposaient des vases remplis de ce liquide près des corps des saints ou aux lieux illustrés par quelque grand miracle , et que la grâce d'en haut se répandait sur ces vases comme une divine rosée -. Le premier cite notamment les effets merveilleux de l'huile prise sur les tombes de saint Marcellin, à Embrun, et de saint Marcel, évèque de Die^ Un exemple plus célèbre est celui des soixante-cinq fioles de verre ou de métal envoyées par le pape saint Grégoire à Théodelinde , reine des Lombards : chacune d'elles contenait de l'huile provenant d'un martyr romain, et quelquesunes se sont conservées avec des étiquettes donnant à ces pieux souvenirs le nom d'eulogies \ Cet usage était même en vigueur dans l'Église grecque, car une fiole conservée au musée du Louvre, et sur laquelle M. Edmond Le Blant a publié récemment une notice pleine d'intérêt % nous montre, par le contenu de l'inscription gravée sur sa panse, qu'on venait aussi chercher des eulogies au tombeau de saint Ménas; et ici ce terme désigne encore de l'huile bénite, d'après les belles paroles adressées par saint Jean Chrysostome aux pénitents : « Demeure près de la tombe des martyrs, verses -y des ruisseaux de larmes, brise ton coeur, et emporte avec toi l'culogie..: Prends
1 Sulp., Vita s. Mart., 16, 18, etc. = 2 Grég., Virt. S. Mari., I, 2; II, 32. Paulin, Vita S. Mari., liv. V. = 3 Qlor. Covf., 69, 70. = 1 V. Marini, Papiri diplomalici. Marfigny, Dict. d'anl. chrél., p. 292. = ^ Revue archéol., mai 1878.