CHAPITRE VI
l'huile mêlée de baume dont se composait le saint chrême; mais nous savons par des témoignages précis que l'huile de saint Martin était également parfumée : c'était quelquefois de l'huile de rose'. Plus d'un hagiographe, plus d'un légendaire nous entretient du baume suave émanant du sépulcre des bienheureux ^ : évidemment ce n'est pas là une simple métaphore, puisque les mêmes écrivains ajoutent qu'on remplissait des fioles de cette substance odorante ; ils font allusion à quelque liquide du genre de celui-ci. La foi vive de nos pères aimait à considérer les corps saints comme une source permanente de vertus et de parfums célestes : ils traduisaient cette idée en réalité. Enfin l'expression pro benedictione indique clairement la destination du liquide sacré. Il devait servir aux mêmes usages que les autres huiles saintes et que les reliques proprement dites, notamment à faire des onctions sur les malades, à bénir certains objets, à consacrer des autels, etc. Grégoire de Tours parle, en effet, de ces différentes applications de l'huile de saint Martin, et l'appelle tour à tour une bénédiction et une relique ^ Fortunat, Paulin de Périgueux nous disent aussi qu'elle opérait des merveilles. Le premier de ces écrivains avait même été guéri d'une maladie des yeux, non plus par l'huile venue de Tours, mais simplement par celle d'une lampe qui se trouvait au-dessus d'un autel dédié au bienheureux confesseur dans la basilique de Ravenne*; ce qui prouve que la foi suppléait, au besoin, à la qualité du remède. Le biographe de saint Oyend raconte à son tour que les moines de Condat échappèrent à un incendie par la vertu de l'huile de saint Martin, et qu'à l'exemple d'une quantité de clercs et de fidèles de diverses contrées, ils en gardaient chez eux avec le plus
1 Grég., Virt. S. Mart., I, 2; II, 32. = 2 y. Grég., Glor. Mart., 31. Théophane, Chronographia, n° 7S8. Bibl. de l'École des chartes, an. 1854, p. 30, etc. = 3 Virt. S. Mart., III, 21; Glor. Conf., 9, etc. = " Grég., Virt. S. Mart., I, 13. Paul Diacre, Gesla Langob., II, 13.
grand soin'. Mais, plus encore que ces témoignages écrits, le vase découvert en Poitou nous apporte un secours précieux; car, s'il date du v'' siècle, comme le pense M. Fillon, un des juges les plus compétents sur la matière, il démontre par un témoignage irrécusable ce fait capital, que la coutume d'emporter des bénédictions du tombeau de l'illustre pontife, et par conséquent la diffusion de son culte, remontent à une époque très voisine de celle oij il a vécu
On voit assez maintenant qu'il n'est nul besoin de supposer un démembrement du corps pour expliquer la multitude de reliques de saint Martin et d'églises dédiées à sa mémoire que l'on rencontre de fort bonne heure dans une foule de pays. Il serait, d'ailleurs, impossible que la dépouille d'un seul homme eût fourni une telle quantité d'ossements, quelque petits, quelque fractionnés qu'on les suppose , et qu'en même temps il en fût resté la plus grande partie à Tours. Nous devons donc croire, encore une fois, que les reliques distribuées avant le xiv" siècle provenaient du tombeau , mais non du corps. Il y a plus : nous devons garder cette opinion lors même que nous les voyons intitulées, dans les textes du temps, reliquiœ de corpore. En effet, l'on se servait quelquefois de ce terme pour désigner des fragments du sépulcre ou de ses ornements : saint Bernwald, étant venu d'Allemagne à Tours', sous le roi Robert , se trouva très honoré d'en pouvoir emporter quelques-uns comme reliques « du saint corps ^ ». On appelait volontiers de ce nom tout ce qui avait approché ou touché les restes du bienheureux, tout ce qui était, comme nous
1 Acta SS. jan., I, 53. Gervaise, p. 160. Cet historien imagine à tort que l'huile de S. Martin conservée en divers lieux était une huile bénite par lui ; il en dit même autant , par conjecture , du contenu dé la célèbre ampoule de Marmoutier. = 2 M. Fillon estime que l'inscription est du v siècle, et que le vase lui-même est encore plus ancien. M. Edmond Le Blant, que je me suis fait un devoir de consulter, assigne à la première un âge un peu moins reculé, en raison de la forme des A. Cependant les autres caracicres, joints à la finesse de la terre , à la teinte noire et à divers autres signes , accusent bien une époque voisine de la décadence romaine. = 3 Acta SS. oct., XI, 1013. Pertz. IV, 776.