CHAPITRE VI
fragment de la chlamyde d'Amiens, il faut, du moins, y reconnaître un manteau porté par le saint à une époque quelconque et recueilli pieusement par ses disciples, puis offert sans doute, comme un présent inestimable, à Clovis ou à l'un de ses successeurs. On doit également se garder de la confondre avec l'étendard de Saint-Martin, qui était la bannière féodale de l'abbaye de ce nom, portée par les comtes d'Anjou , et en leur absence par les barons de Preuilly, dont les sceaux la représentent comme une oriflamme à trois queues Les vassaux du monastère marchaient sous ce drapeau particulier, qu'ils venaient chercher à la basilique avant de combattre. Mais jamais nos rois n'allèrent prendre à Tours la fameuse chape comme ils prirent plus tard la bannière de l'abbaye de Saint-Denis, dont ils relevaient, et rien n'indique même qu'elle ait été un véritable étendard. Il est beaucoup plus probable qu'on la gardait et qu'on la transportait dans une châsse, comme les autres reliques dont les princes se faisaient suivre. Effectivement le nom de chapelle s'étendit en premier lieu à l'ensemble des ornements, vases et reliquaires d'or et d'argent appartenant aux oratoires royaux. Il est employé avec cette acception dans le testament de Charlemagne, et il a gardé le même sens durant tout le moyen âge.
Il se pourrait (mais on ne saurait l'affirmer) que la chape des temps mérovingiens fût la même chôse que le fragment du manteau de saint Martin dont on constate l'existence à Auxerre à partir du xn*" siècle; car on ignore d'où venait celui-ci, et l'on ne sait pas davantage ce qu'était alors devenue la première. Il serait étrange que le palladium révéré de la monarchie eût été détruit, à une époque où le trésor royal n'eut à subir aucune dévastation; mieux vaut croire, ce semble, que, par suite de l'adoption de la bannière de
1 V. Chalmel, loc. cit. Gervaise et d'autres ont fait cette confusion. La bannière portée par Geoffroy Martel, comte d'Anjou, était rouge et portait d'un côté la figure de saint Martin. (Bodin, Recherches sur l'Anjou, 1, 203.)
Saint- Denis, il aura cessé d'être porté à la guerre sous les premiers Capétiens, et que, par un enchaînement de circonstances qui nous échappe, peut-être en vertu d'un don royal, il sera venu échouer alors dans la cathédrale d'Auxerre. Quoi qu'il en soit, c'est là que nous trouvons, en 1271, une relique assez considérable appelée le manteau de saint Martin. D'après cette expression, et surtout d'après le terme de chlamyde, employé dans quelques textes postérieurs pour désigner le même objet, il paraît bien s'agir, cette fois, d'un reste du vêtement coupé en deux par l'épée du jeune soldat romain. La tradition, du reste, n'a jamais varié à cet égard. Elle est confirmée par le don d'un fragment de cette relique fait, à la date indiquée, par l'évêque d'Auxerre à Jean de Conti , chancelier de l'église d'Amiens, qui s'empressa de l'offrir à l'abbaye de Saint- Martin-aux- Jumeaux ' : il était naturel, en effet, que la ville, que la place même où s'était accompli un trait si fameux possédassent une part de l'unique souvenir matériel qu'on en eût conservé. Pour donner à cette part un réceptacle digne d'elle, Louis XI fit fabriquer plus tard une châsse magnifique, représentant la porte et les murs d'une place forte, avec la figure du saint et celle du pauvre; au cou de la première se voyait un diamant estimé quinze cents écus d'or^ En 1286, le chapitre d'Auxerre en délivra un deuxième fragment aux chanoines de Saint- Martin de Charapeaux, en Brie, qui, dans le cours du siècle suivant, l'engagèrent à l'église de Saint-Séverin de Paris, où il subsistait encore aux temps modernes '. En 1379, la comtesse de Nevers, et, en 1410, la collégiale de Clamecy obtinrent qu'on détachât en leur faveur deux autres parcelles du précieux manteau. Enfin, en 1567, une cinquième distraction fut faite au profit de l'église d'Olivet, près d'Or-
1 Lebeuf, Mcm. concernant l'hist. d'Auxerre, 1, /lOG. = - Lebeuf, Hist. du dioc. de Paris, I, 164; XV, 331. =3 Pagès, Manuscrits, I, 183. Corblet, Hagiogr. du dioc. d'Amiens, IV, 504.