CHAPITRE VII
chanoines se mirent encore à relever les ruines de leurs monuments. Ils eurent recours au pape Sergius III, qui leur octroya un supplément de privilèges; à Charles le Simple, qui leur donna de l'argent; à Alphonse, roi de Galice, auquel ils proposèrent de lui céder une couronne d'or conservée dans le trésor de leur église, mais qui se contenta de leur envoyer de bonnes paroles; enfin aux seigneurs, aux clercs, aux bourgeois, dont la générosité se traduisit d'une manière plus effective. Grâce à l'empressement des populations, ils purent réaliser une pensée nourrie depuis longtemps, et dont le retour périodique des invasions faisait une nécessité pressante. La basilique et le cloître, avec l'ensemble d'édifices sacrés, d'hospices et d'habitations particulières qui s'étaient groupés tout autour, furent enfermés dans une épaisse ceinture de murailles, et formèrent une véritable forteresse, à l'abri des coups de main et des surprises. Le bourg fortifié prit le nom de Ghâteau-de-Saint-Martin ou de Chàteau-Neuf (Castellum Sancli Martini, Castrum Novum) ; il s'appela aussi la Martinopole, et, par la suite, il devint plus important, plus prospère que la cité à laquelle il devait se réunir un jour. Malheureusement, s'il défiait désormais les ennemis du dehors, il n'était pas aussi bien protégé contre les accidents. En 997, le feu éclata de nouveau, et, pour le coup, tout ce qui pouvait rester de l'édifice du v° siècle fut dévoré'. C'est à ce dernier incendie que doit se rapporter le traité attribué à Odon de Cluny, De combustione basilicse Sancli Martini. D'après son auteur, lequel écrivait évidemment après l'achèvement des fortifications de Château -Neuf, il s'éleva non seulement chez les paysans, qui chérissaient le bienheureux pontife comme leur patron spécial, mais chez les grands, chez les rois eux-mêmes, un cri de déso-
1 D. Bouquet, VII, 188, 250; VIII, 317; IX, 8, 32, 49; X, 223. Bibl. Cluv., appendice, col. î;0-52. Mabille, DM. de l'École des chartes, an. 1864, p. 323, 313, el an. 1869, p. 172 et suiv.
lation. La restauration était si récente, si bien conçue! On espérait en avoir fini avec ces ruines perpétuelles. Martin ne pouvait-il mieux défendre sa demeure? Il fallut expliquer au peuple que le grand thaumaturge n'avait rien perdu de sa puissance, mais que ce malheur était arrivé en punition du relâchement de ses serviteurs
Cette destruction ne fit, du reste, que hâter l'érection de la belle basilique romane qui devait rester, bien que remaniée dans les siècles suivants, le temple définitif du saint confesseur. On touchait à ce fameux an 1000, qui devait, d'après quelques rêveurs, amener la fin du monde, et qui fut, au contraire, pour l'art chrétien le signal d'un nouvel épanouissement. Le sol, suivant l'expression poétique de Raoul Glaber, allait se couvrir d'une blanche robe d'églises neuves, et de ce rajeunissement universel allait sortir une architecture aussi originale que féconde. A la tête du mouvement qui s'annonçait, la chronique place les constructeurs du célèbre sanctuaire de Tours : c'est de là que partit l'impulsion ^ Cette église avait alors pour trésorier un homme aussi riche qu'entreprenant, Hervé de Buzançais ^. Ce fut lui qui rebâtit, à ses frais, le monument détruit; il en fit son œuvre et lui laissa son nom. Les travaux furent poussés si activement qu'en 1008, suivant Raoul Glaber \ on put procéder à la dédicace de la nouvelle basilique. On choisit, pour la faire, la date traditionnelle du 4 juillet. L'église fut consacrée à saint Martin et aux douze apôtres par Hugues de Châteaudun , arche-
1 Bibl. Clun., p. 145 et suiv. = 2 Raoul Glaber, dans D. Bouquet, X, 29-31. = 3 Hervé, qui était en même temps prévôt de Ligueil, avait déjà la charge de trésorier en 966. (Arch. d'Indre-et-Loire, G 415 et 364 ) Y. sur sa famille la note de M. l'abbé Damourette, dans les comptes rendus du Congrès scientifique tenu à Chàteauroux, p. Q2\. = '> La quatrième année avant la mort d'Hervé, écrit Raoul, mort qui arriva en 1012, d'après la chronique de Tours (quelques-uns la placent, il est vrai, en 1022). D'autres reculent cette dédicace jusqu'à l'an 1014, 1015, et même 1020. (D. Bouquet, Vlll, 307; X, 154, 215, 225. Mabillon, Analecla. |). 217. Gall. chrisl.. XIV, 157.)
CIIAriTRE VII
vèque de Tours, assisté d'un grand nombre de prélats et de clercs. La nuit précédente, racontent les chroniqueurs, le bienheureux pontife apparut à Hervé, le visage rayonnant ; il approuva sa construction , et lui déclara qu'elle serait le séjour perpétuel de son corps'. 11 nous serait difficile de dire si cet éloge était mérité par l'édifice en luimême, car les transformations de l'architecture nationale en ont fait modifier tour à tour les principales parties. Nous pouvons juger cependant, et par celles qui ont subsisté jusqu'aux temps modernes, et par le résultat des fouilles récentes, qu'il offrait un spécimen régulier du style roman à son début. Les dimensions générales dépassaient de beaucoup celles de l'ancienne basilique. Des chapelles semicirculaires s'ouvraient autour de l'abside. Deux grandes tours s'élevaient aux extrémités du transept, et deux autres au bas de la nef : l'une des premières, dite de Charlemagne, offre encore aujourd'hui dans ses étages inférieurs un curieux spécimen de l'ouvrage d'IIcrvé. Une partie de la nef elle-même s'était conservée, dit-on, jusqu'au siècle dernier.
Après tant de vicissitudes , et malgré la voûte de pierre substituée, comme dans toutes les églises romanes, à la voûte de bois, dans le but de conjurer le danger des incendies, la basilique de Saint- Martin éprouva quatre fois encore la violence du feu : en 1096, aussitôt après la visite du pape Urbain II; en 1122, à la suite d'une rébellion des bourgeois de Château-Neuf contre l'autorité du chapitre; en 1175, par un accident que le peuple et la noblesse s'empressèrent de réparer; en 1202, par une bande de cotereaux aux ordres de Jean sans Terre ^ Aucun de ces
1 Guiberl de Gemblours, nis. Iol0-19 de la bibl. de Bruxelles. D. Bouquet, X, 29 etsuiv. V. ci-dessus, p. 411. = 2 D. Bouquet, XII, 65, 466, 470; XIII, 267; XIV, 16; XVIII, 296. Pertz , VI, 378. Salmon, Chroniques, p. 302. La chronique abrégée de Tours parle même dun nouvel incendie qui aurait éclaté en 1230.