‹ Saint MartinChapitre 233 sur 317 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l'élévalion des Plantagenets au trône d'Angleterre il n'y eut plus à Tours d'autre monnaie que celle de Saint- Martin. Les monarques anglais et le chapitre s'en partageaient le bénéfice, et c'est là, sans doute, ce qui permit à Philippe-Auguste de s'en approprier le type lorsqu'il fut devenu maître de la ïouraine. Ce prince ne supprima pas le droit de l'église ; mais la bonne renommée des pièces qu'elle émettait, leur notoriété universelle, due surtout à l'affluence des pèlerins, l'engagèrent à les imiter, de manière à les faire supplanter peu à peu par la monnaie royale. La collégiale n'était pas de force à lutter contre une telle concurrence. Son privilège fut encore maintenu pour la forme par saint Louis et par Louis X ; mais , dans le fait, elle ne fit plus frapper que de rares espèces, destinées simplement à constater son droit, et l'acte royal qui le lui reconnut une dernière fois, en 1316, déclare déjà qu'elle avait cessé depuis longtemps d'en user. Quelques numismates ont cru pouvoir soutenir que le type du sou d'argent connu sous le nom de gros tournois, unité monétaire dont la création est généralement attribuée à saint Louis, avait existé avant l'annexion de la Touraine par Philippe -Auguste, et que des pièces analogues étaient sorties de l'atelier de Saint- Martin; mais M. Maxe-Werly a démontré tout récemment que les deux seuls spécimens sur lesquels pouvait se fonder leur opinion sont, au contraire, postérieurs à ce prince, et datent probablement du règne de Louis X. Cet atelier ne fabriqua donc pas régulièrement de sous d'argent; il émettait surtout des deniers, qui étaient d'argent également , et des oboles ou demi-deniers en alliage. Ses produits primitifs se distinguaient par les marques ses martinvs, racio basilici, racio sci martini, tandis que l'atelier royal de la cité inscrivait sur les siens TVRONvs civiTAS. Mais , après la disparition de celui-ci, il paraît avoir repris pour son propre compte cette dernière légende, ou son abréviation tvronvs civi. 11 fit aussi figurer

sur quelques pièces une tête diadémée ou même celle du saint (cAPVT SCI MARTINI); mais le type le plus ordinaire et le plus constant de ses monnaies portait la représentation assez grossière d'une église, qui devait être (tout nous l'indique) l'ancien monument de Perpétue, avec deux tours latérales et un campanile au milieu. Les altérations successives de cette image produisirent d'abord ce que les numismates

3 k Pig. 66. — 1. Tritns frappés par l'église Saint -Martin de Tours à l'époque mérovingieuae ; tj'pe a à la tête diadoraée ».

2. Denier frappé par la même à l'époque carloviugienne ; type « à la tête de saint Martin > 3. Denier frappé par la même sous les derniers Carlovingiens ou les premiers Capétiens ;

4. Denier royal frappé par Philippe- Auguste ; type des premiers deniers tournois, dits « au cliàtel ».

ont appelé le « temple carolingien », puis, après l'avènement de la troisième race , le type dit « au châtel » , rappelant assez vaguement un édifice fortifié. C'est celui qui subsistait lors de la conquête de Philippe-Auguste, et celui qui figure, par conséquent, sur les premiers deniers tournois frappés par l'État; le roi le conserva, et substitua seulement son propre nom au nom de la ville, pour rétablir ensuite ce dernier et mettre le sien à la place de celui du saint. Ainsi l'origine de la fameuse monnaie tournois (luronensis) , si longtemps en usage dans notre pays , se rattache de la façon la plus directe à la monnaie de Saint-Martin

1 V. Revue numismatique, an. 1838, p. 97 et 237; 1848, p. 308; éclaircissement sur les monnaies royales, joint par M. de Barthélémy à la seconde édition du Saint Louis de M. Wallon; Note sur l'origine du gros tournois, par M. Maxe-Werly, dans les Mém. de la Soc. des antiq. de France, t. XL.

Un dernier privilège de l'abbaye ou de la collégiale mérite d'être signalé ici. Quand la Loire ou le Cher débordait, et toutes les fois que les ponts étaient rompus pour un motif quelconque, elle avait seule le droit de passage et en percevait le produite Celte vieille coutume devait avoir pour origine quelques services rendus par les religieux à la population tourangelle, à l'époque où elle se trouvait sans défense contre le fléau de l'inondation. Les clercs de Saint- Martin ne se bornaient pas, en effet, à posséder des privilèges superbes ; ils savaient remplir à l'égard du peuple les devoirs imposés par leur profession et par la haute situation qui leur était faite : ils le secouraient, ils l'éclairaient. Dès le début, ils pratiquaient largement la charité monastique. A leur église était adjointe une « matricule » où le bienheureux pontife, fidèle aux habitudes de sa vie mortelle, nourrissait par leur main une quantité de pauvres inscrits sur un registre. Les hospices, les établissements de bienfaisance abondaient tout autour du cloître. Plus tard , en vertu d'une fondation de Louis XI, les chanoines reproduisirent d'une façon permanente l'action la plus célèbre de leur patron : un malheureux, appelé \e paiiper, le pauvre de saint Martin par excellence, fut entretenu par eux à perpétuité, logé, nourri et habillé d'une moitié de clilamyde blanche et rouge; il eut même des rentes, augmentées ensuite par la piété des particuliers. Les jours de fête, il se tenait devant le bénitier placé près de la porte du Change,avec une tablette ou un écriteau faisant savoir à tous que c'était « le pauvre de monsieur saint Martin, fondé à la dévotion du roi », et les pèlerins recevaient de lui l'eau bénite; il avait, de plus, un rôle dans les processions et les offices. Son habitation se trouvait à côté de la même porte, où le trait d'Amiens était aussi rappelé par le ciseau du sculpteur. Le pauper était élu par les chanoines et rem-

• Archives d'Iiulre-et-Loire, G. 422.

ART CONTEMPORAIN ÉCOLE FRANÇAISE

<( Saint Martin et le lépreux de Paris. » Un jour, dit Sulpice Sévère, comme le saint entrait à Paris accompagné d'une grande foule, il aperçut à la porte un lépreux qui était horrible à voir et dont tout le monde s'écartait avec horreur. [1 l'embrassa et le bénit. Et le lendemain le lépreux était miraculeusement guéri. (Voy. Sulpice Sévère, Vila sancli Martini, 18, et, dans le présent livre, les pp. 284 , 285. )

Composition orii,'inale de Josepli Blanc, gravée par Méaulle.

placé aussitôt qu'il venait à mourir. Il était destitué comme un fonctionnaire, s'il se conduisait mal. Cette originale incarnation d'un grand acte de charité subsista pendant plusieurs siècles ; elle a été ressuscitée sous une forme un peu différente, mais avec le même nom, par M^' Guibert, sur la proposition de M. Guillemin, avocat, (jui, en 1864, a constitué pour cet objet un capital de six mille francs'.

Quant aux bienfaits de l'ordre intellectuel , ne suffit-il pas d'évoquer le souvenir de la célèbre école de Saint- Martin, si fréquentée à une certaine époque, et si féconde en hommes de mérite? Déjà elle existait en germe au temps de Grégoire de Tours ; mais le nom d'Alcuin a projeté sur elle un éclat qui fait oublier la période primitive de son histoire. Sous la direction de Bérenger, au xi° siècle, elle éclipsait encore toutes les autres, s'il faut s'en rapporter au témoignage de Baudri de Bourgucil ^ L'organisation de la puissante université de Paris, qui, suivant quelques auteurs, lui dut son origine, la fit ensuite rentrer dans l'ombre. A coté de l'enseignement supérieur des belleslettres distribué dans ses chaires , on trouve une école de jeunes enfants dirigée par le chantre et l'éculàtre, qui leur apprenaient le latin, les arts libéraux, la musique, la psalmodie. Cette dernière était à Saint- Martin l'objet d'une étude spéciale, en raison de la pieuse et belle pratique de la laus perennis, ou du chant perpétuel des psaumes, qui s'y était établie dès le v" siècle, ainsi qu'à Saint-Maurice d'Agaune, et qui de là se propagea successivement à Saint- Denis, à Saint-Germain-des-Prés, à Luxeuil, etc. Après qu'elle fut tombée en désuétude, la musique sacrée n'en continua pas moins à être soigneusement cultivée par les chanoines et leurs élèves. Leur psallette était des plus remarquables. Elle attira l'attention des rois, et Louis XI,

' Gervaise, Pièces jiislif., p. 393. Nobilleau , Riluale, p. 112. Arch. d'Indreet-Loire, G 493. Arcli. de l'archevêché de Tours, acte du 13 nov. 1864. = 2 Migne, PalroL, t. CLXVI, coL 1190.

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