‹ Saint MartinChapitre 27 sur 317 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

à sa figure. Tels sont les motifs invoqués récemment à l'appui de cette thèse par le docteur Riha, de Budvice'. Quelques-uns sembkM^ont peut-être un peu singuliers. Expliquer la vocation d'un moine et le genre de vie d'un apôtre par le caractère général de sa nation serait une hardiesse digne de ces profonds Allemands, qui cherchent des raisons matérielles au moindre phénomène moral. Mais, du reste, le savant Bohémien ne va pas tout à fait jusque-là; et il convient ailleurs que l'on retrouve chez son héros l'influence des trois races slave, romaine et gauloise. Nous verrons plus loin de quelle façon l'on peut dire que saint Martin personnifie en lui les prérogatives de la nation galloromaine ou française : nous pourrions donc, au même titre, le n'clamer pour nous; et nous aurions même un argument beaucoup })lus fort dans la présence, autour du Danube et au milieu du Norique, d'un assez grand nombre de tribus celtiques, établies là depuis une expédition des Gaulois. Toutefois, nous ne nous hasarderons pas aussi loin : nous admettrons plutôt que notre apôtre national était Slave d'origine , par la raison bien simple que la race slave comprenait alors la majorité de la population pannonienne. 11 n'est pas besoin de chercher des preuves d'une autre espèce, et nous pouvons faire cette concession sans aucune peine : Martin tient à la Fr-ance par tant d'autres liens !

Non seulement des peuples ditîérents peuvent se disputer ce grand saint; mais le lieu même de sa naissance peut soulever et a soulevé déjà plus d'une fois une rivalité analogue. Sulpice Sévère désigne formellement Sabarie, ville de Pannonie^ Mais oii se trouvait cette Sabarie, dont le nom a depuis longtemps disparu de la carte géographique? Quelques commentateurs l'avaient d'abord placée à Sarvvar,

1 Auteur d'une Vie abrégée de saint Martin, publiée en langue tchèque à Budvice (Buhènie), en 1878. = 2 Marlinus Sabaria, Pannoniarum oppido, oriundus fuit. (Vita S. Martini, 2.)

ART ROMAN (xill" SIÈCLE) ÉCOLE ITALIENNE

" Le Manteau partagé. » Un jour (c'était au milieu d'un très rude hiver), Martin , qui n'avait sur lui que ses armes et son simple habit de soldat, rencontre à la porte d'Amiens un pauvre, tout nu, qui suppliait les passants d'avoir pitié de lui. Le saint, qui avait déjà donné aux pauvres tous ses autres vêtements, prend son épée, partage en deux sa chiamyde, en jette une moitié sur les épaules du mendiant, et se revêt de l'autre moitié. Or la nuit suivante, comme il dormait, il vit le Christ revêtu de cette portion de manteau dont il avait couvert le pauvre. Et, s'adressant à la foule des anges qui étaient autour de lui, Jésus leur dit d'une voix retentissante : « Martin, qui est encore catéchumène, Martin m'a revêtu de ce manteau. » (Voy. Sulpice Sévère, Vita sancli Martini, 3, et, dans le présent livre, les pp. 89 et ss.)

Bas-relief en marbre blanc au portail de la cathédrale de Lucques. Tous les critiques s'accordent à le dater de la première moitié du xiii= siècle.

Dessin d'Edouard Garnier, gravé par Chapon.

petit bourg de Hongrie, dans le comitat d'Eisenburg, à une trentaine de lieues de Vienne : c'est là qu'on a découvert ou cru découvrir, en 1508, le tombeau d'Ovide'. Le géographe allemand Cluvier assurait que les mesures de VIlinéraire d'Anionin concernant Sabarie concordaient exactement avec la situation de ce bourg-; une vague ressemblance de nom contribuait à accréditer son opinion. Le fameux Walckenaer la combattit cependant, après Mannert , et soutint, avec assez de raison, que Sarwar n'existait pas au moyen âge , et que les mesures en question s'appliquaient beaucoup mieux à Stein-am-Anger (en hongrois Szombathely), chef-lieu du même comitat, situé un peu plus à l'ouest. Déjà un siècle plivs tôt l'historien français de saint Martin, Gervaise, avait émis sans discuter ce dernier avis , s'appuyant sans doute sur les traditions locales. Depuis, Guizot et divers écrivains l'ont adopté également sans approfondir la question ^ Tout récemment le docteur Reinkens a suivi leur exemple. En même temps M. André Lakner, de Stein-am-Anger, et M. l'abbé Guers, du diocèse de Cahors, qui s'est fait l'écho du précédent parmi nous, plaidaient avec vivacité, et avec des arguments plus sérieux, la cause de cette ville '*. 11 est certain qu'elle a des titres beaucoup plus dignes de considération que ceux de Sarwar. Elle s'appelait réellement Sabaria au iv^ siècle. Ancienne colonie romaine, comme le prouvent, d'une part, la concordance des indications de Pline, de Ptolémée, de V Itinéraire d'Anionin, et, de l'autre, les monuments anciens qu'on y a découverts à plusieurs reprises, notamment une inscription constatant la présence dans ses murs d'une milice impériale, elle formait vraisemblable-

1 Bechmann, Dispulalio inauguralis historico- (heolofiira de Martino , ep. Tur.; Jeux, 1697, in-'j», p. 56. = 2 Germania anliqua, p. 7'i0. = 3 V. la note jointe à l'édition de Grégoire de Tours publiée par MM. duadet et Taraniie, IV, 332. = -s Reinkens, Marlin von Tours; Breslau , 18(10, in-8», liv. I, §3. Revue des sciences ecclésiastiques , 1876, p. 113 et 209.

GllAPITliE II

ment un centre considérable. De ])]us, elle possède encore un faubourg honoré du nom de saint Martin, une église placée sous son invocation , avec un monastère et un puits antique à l'entrée; dans le jardin qui entoure cette église, on a retrouvé des restes d'architecture romaine pouvant faire supposer qu'elle a été bâtie snr remplacement de la maison paternelle du saint. Elle a, enfin, des traditions respectables, acceptées comme authentiques jiar bien des gens depuis le xni" siècle environ. Une série de lettres émanées des papes et des princes, qu'on produit à partir de l'an 1400, lui attribue positivement la gloire d'avoir donné le jour au célèbre confesseur. Tons ces témoignages sont graves, sans doute; cependant, en y regardant de près, on ne les trouve pas concluants. Ils prouvent seulement l'importance de la colonie romaine de Sabaria , et la croyance établie au milieu du moyen âge, conservée depuis, au sujet du lieu nalal de saint Martin. Ils peuvent suffire pour écarter du débat la bourgade de Sarwar : ils ne sont pas de force à renverser une autre rivale de Steinam-Anger, qui vient se dresser devant elle avec des armes plus redoutables.

Si, au lieu de revenir en deçà de Sarwar, on avance un peu plus vers l'orient, on rencontre, sur la rive droite du Danube, le comitat de Gyor ou de Ilaal), et dans ce comitat une montagne renommée dans toute la Hongrie, du haut de laquelle l'œil découvre jusqu'à treize provinces du côté du nord et de l'est : c'est le Mont- Sacré de Pannonie. Sur le sommet s'élève un antique monastère dédié à saint Martin, dont il a toujours jiorlé le imni ( Marlinsberg) , fondé en 987 par le duc Geysa, terminé et enrichi par son fils saint Etienne, premier roi des Hongrois. Il est situé à quarante-sept degrés de latitude nord, à trente-sept degrés de longitude est, et à huit cent quatre-vingt-quatorze pieds viennois d'altitude, suivant les calculs de l'Institut de Vienne. Là aussi on retrouve des fondations de

murs bâtis par les Romains , qui avaient établi sur celte montagne une vigie; plus tard cette fortification fut remplacée par deux donjons, destinés à protéger l'église. Du côté du midi s'étend la forêt de Bacon, autre position couverte jadis d'ouvrages considérables : sur ces frontières de l'empire, si souvent menacées par les barbares, les ingénieurs avaient multiplié les défenses. A l'ouest, sur le flanc du Mont-Sacré, s'applique une partie de la ville de Szent- Marton (Saint- Martin), qui se nommait autrefois Olsuk (ou citadelle inférieure); le reste se trouve au pied de la montagne. Là, dans une étroite vallée, coule une petite rivière appelée Pannosa, et, à une distance d'un mille environ, se trouve la source qui lui donne naissance : cette source est la fontaine de Sabarie. 11 y a donc eu là une autre Sabaria. En effet, un diplôme de Charlemagne établit nettement l'existence de deux localités de ce nom. Les bénédictins du Mont-Gassin, ce Mont-Sacré de l'Italie, ayant appris de leur illustre fondateur à honorer la mémoire de saint Martin, avaient envoyé dans sa province natale une de leurs colonies, afin d'évangéliser la contrée. En 796, sur la demande d'Alcuin, l'évôque de Salzbourg s'associa ces moines pour une mission en Avarie, et Charlemagne voulut lui assigner des revenus pour lui et ses auxiliaires. Or il leur donna précisément une cité de Sabarie {Rapam Sabariam), avec une église et des dîmes, et un autre territoire du même nom situé à quelque distance de là (Siccam Sabariam^). Voilà donc bien deux Sabarie. La première, c'est la cité, c'est la ville épiscopale de Stcinam-Anger;, la seconde, c'est le bourg ou la montagne {Sicca Sabaria) dont je viens de parler. Une chronique ancienne mentionnant la source de la Pannosa sous le nom de fons Sabarise, des monnaies romaines portant les lettres SAB, et trouvées en grand nombre sur la rive droite

I Cummunicalion du P. Hemiffius Sziachovics, archiviste de Martitisberg.

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