CHAPITRE VIII
de saint Mesme, de saint Romain, et à d'autres sources moins connues. Il rapporte même des faits qu'il n'a trouvés écrits nulle part : il est vrai qu'il les a recueillis de la bouche d'un « conteur italien » ! Tout cela est loin du sublime; mais c'est naturel, vivant, plein de traits naïfs, d'aventures de voyage et de scènes ravissantes. Telle est, par exemple, cette visite de Martin à saint Hilaire, avec saint Brice et l'âne, dont le triste harnachement trahit les habitudes de prodigalité du maître : au retour, il reste encore à celui-ci quatre deniers, et voilà qu'il rencontre successivement quatre malheureux, qui le ruinent totalement; Brice veut s'y opposer, Brice maugrée, mais rien n'y fait. Nous avons là un vrai poème de chevalerie, et, puisque l'on érigeait le soldat pannonien en descendant des rois et des empereurs, puisqu'il était le guerrier du Christ, il était bien juste qu'on le chantât sur le même mode que Roland et Charlemagne
Indépendamment de ces ouvrages de longue haleine, une quantité de petites pièces de poésie ont été inspirées par le grand thaumaturge. On peut citer dans le nombre les morceaux épigraphiqaes composés pour l'ornement de son église par Sidoine Apollinaire, saint Paulin, Fortunat (qui réussissait beaucoup mieux dans ce genre), et plusieurs autres, dont les noms ne sont pas tous connus. Plus ces mscriptions en vers sont anciennes, plus le style en est beau et la pensée noble. C'est une langue à part, qui s'est conservée plus longtemps pure que celle de la poésie ordinaire. Le lecteur en a eu sous les yeux quelques échantillons très remarquables. Alcuin cultiva encore, au profit
1 L'imitation des chansons de geste est frappante dans Péan Gastineau. Les païens sont appelés constamment les Sarrasins, et S. Martin joue le rôle du bon chevalier. Quand Maxime réunit un concile à Trêves, c'est pour organiser une grande expédition contre la gent d'Espagne; etc. L'édition (partielle) et les versions en prose ont été indiquées ci-dessus, p. 619. On a un autre spécimen de la façon dont les poèmes de chevalerie arrangeaient la figure du saint évêque dans le roman de la Belle Hélène, dont j'ai parlé plus haut (p. 71).
de divers sanctuaires, cette branclie de la littérature martinicnne ^ ; mais ensuite elle ne tarda pas à être abandonnée. Pour les cantiques ou chants pieux étrangers à la liturgie, les admirateurs du grand saint en ont écrit dans tous les temps. Ratbode, évêque d'Utrecht, en avait fait d'assez beaux, que durant de longs siècles on a répétés dans sa cathédrale, à la fête solennelle du 4 juillet-. A Bailleul (Nord), on chantait autrefois et Ton chante probablement toujours un vieux cantique en langue flamande, où toute la carrière de l'apôtre populaire est résumée en huit strophes. La première et la dernière sont particulièrement curieuses. En voici la traduction : « Age d'or, quand on voyait les populations fêter joyeusement la Saint-Martin! En ce jour, les enfants obtenaient toute sorte de friandises; on donnait aux malades et aux pauvres nourriture et argent. Tous ces présents se faisaient en mémoire de la charité de saint Martin... Aujourd'hui encore, dans toute l'Église de France, villes et campagnes goîitent le fruit de ses travaux. Le Flamand et la Néerlande ne le cèdent pas en reconnaissance aux Français : l'église d'Ypres est sous son patronage , et, à certains jours, le souvenir de saint Martin ramène partout l'allégresse y> A Cologne s'est également conservé un ancien cantique allemand, auquel les fidèles entremêlent les paroles d'une invocation latine''. Les cantiques modernes ont, comme d'habitude, beaucoup moins de simplicité et n'ont pas plus de grandeurs
La dévotion naïve et tendre de nos pères se reflète jusque
I Alcuini op., éd. Migne, II, 742, 749, 762, 771, etc. = 2 MoU, Kerkhislorisch archief, Amsterdam, 1862, III, 213-221. Pertz , II, 218. Walafrid Strabon a composé aussi une petite invocation en quatre vers pour une des fêtes de S. Martin (Migne, PatroL, t. CXIV, col. 1086). = 3 De Coussemaker, Chanls populaires des Flamands de France, p. 71.
Sancte Pater, o Martine, Nobis opcm fer divinse Graille perenniter.
(Communication de M. le chanoine Heuser. ■• V. le recueil de M. l'abbé Dupuy.