CHAPITRE VIII
dans les chansons d'un caractère tout profane que ramenaient , en Allemagne , le Scuddecorfsdach et , en Angleterre , la Martinmas. Quelques-uns des lied de la Saint-Martin, où ce modèle d'austérité est invoqué par les enfants pour obtenir des friandises, par les hommes pour avoir du bon vin et des chapons gras (sans doute à cause des plantureux repas dont sa fête était le prétexte), ont été reproduits dans différents recueils'. Mais d'autres font allusion à la charité du soldat ou à la grandeur de l'apôtre. Dans un des plus populaires, qui se chante encore en Belgique, on s'apitoie sur le froid qu'il a ressenti : (( Fais du feu, attise le feu; voici venir saint Martin avec son bras nu. Il voudrait bien se chauffer, se chauffer jusqu'à quatre heures". » Les ballades anglaises, tout en parlant de festins et de danses, rappellent quelques légendes pieuses. En PYance également, il existait jadis des chansons analogues, puisqu'on plein xm" siècle Thomas de Cantimpré se plaignait de leur licence^; mais ce défaut lui-même n'a pu les préserver de l'oubli.
En revanche, notre ancienne poésie dramatique a produit en l'honneur du bienheureux évêque deux œuvres importantes. La première est « le Mystère de la vie et hystoire de monseigneur sainct Martin », composé par un auteur inconnu, vers la fin du moyen âge, et imprimé dès le xvi° siècle, en caractères gothiques ^ Dans ce drame à cinquante- trois personnages, parmi lesquels Dieu, la sainte Vierge, saint Michel, saint Pierre, Lucifer, Satan, le roi de Hongrie, Martin, son fils, et la comtesse de
1 Simrock, Marlinslicder, Bonn, 1843. Du Méril, op. cil., p. 170. De Coussemaker, op. cit.. p. 98. Lootens et Feys, Chants popul. flamands, Bruges, 1879, p. 228; etc. = Commun, de M. l'abbé Duclos, de Bruges. = ' Cantus lurpissimus de B. Martine, plenus luxuriosis plausibus, per diversas terras Galiiœ el Teutonicœ promulgatus. Bon. de Apibus, p. 436. = On ne connaît de cette édition qu'un seul exemplaire, à la bibl. de Chartres ; mais elle a été réimprimée dans la Collection de poésies de Silvestre, Paris, 1841, in-4''. Cf. Douhet, Dict. des mystères, 1, 50G el suiv.
Milan, sa fille, le pape, l'abbé de Marmoutier, etc., les miracles du thaumaturge occupent la plus grande place. C'était là, en effet, ce qui frappait davantage les spectateurs, et, afin de les faire rire après les avoir fait pleurer, suivant la règle constante des mystères de la basse époque, le poète a cru devoir y ajouter une série de malices employées par le diable pour faire perdre patience au héros. Il a aussi, dans le même but, tiré parti de l'anecdote si connue et si plaisante des deux infirmes rendus malgré eux à la santé par le passage de la châsse. Le second ouvrage, intitulé « le Mystère de la vie de saint Martin », est demeuré inédit, bien que très supérieur au précédent par la composition et le langage '. Celui-ci est authentiquement daté et signé : il fut écrit en 1496 par André de la Vigne, « natif de la Rochelle, facteur du roy, » à la requête des notables de la petite ville de Seurre, en Bourgogne, qui voulaient montrer au commun peuple de leur localité « comment le noble patron dudict Seurre en son vivant a vescu sainctement et dévostement ». Commandé au poète le 9 mai, il était complètement terminé cinq semaines après; et il comprend trois journées et environ douze mille vers ! On devait le jouer à la Saint-Martin d'été ; mais des bruits de guerre en firent ajourner la représentation jusqu'au mois d'octobre suivant. Elle eut un tel succès, que le dramaturge, avec une modestie bien rare chez ses pareils, déclara « qu'il n'était point en la possibilité d'homme vivant sur la terre de le savoir si bien rédiger par écrit comme il fut exécuté par effet ». Rien de plus curieux, pour l'histoire du théâtre comme pour celle de saint Martin, que le rapport joint au livret original sur la distribution des rôles, les études préparatoires, la mise en scène, le jeu des acteurs; et ce
1 Bibl. nat., mss. fr. 24332, et bibl. de Tours, ms. 928. CL Douhet, ibid., et Onésime Leroy, qui a donné l'analyse de ce di'aine dans son livre sur les Mystères, p. 284-301.