CHAPITRE VIII
qu'il y a encore de plus étonnant pour nous, c'est de trouver là un compte rendu véritable et impartial fait par l'auteur lui-même : aussi ai-je reproduit ce document in extenso \ Une autre note pleine d'intérêt nous donne les noms des personnes qui eurent l'honneur de jouer les différents rôles, aussi nombreux et aussi variés que dans le premier mystère. Les meneurs du jeu ou « conducteurs w étaient « monsieur le maire de Seurre, Guyot Berbis, et maistre Andrieu de la Vigne en personne, portant le registre » , afin , sans doute , de secourir les mémoires troublées. Mais devinerait - on jamais à quels notables étaient confiés les personnages de la mère de saint Martin et de l'un des prêtres de la pièce? A Étienne et à Jacques Bossuet, deux ancêtres du célèbre évêque de Meaux, dont la famille était originaire de Seurre ou des environs. Et comment le second débutait-il en scène? Par ces vers, qui précisément sonnent à notre oreille comme un écho de l'exorde le plus fameux du grand orateur :
Celuy qui fait çà-bas régner
Toute chose en vraye value
Mieulx que nul qui soit soubz la nue... ,
C'est celuy seul qui enseigne heur
Et toute chose pardurable 2.
Pour le fond, ce drame est très inégal; mais il contient, à côté des trivialités et des banalités en usage dans le théâtre du temps, des scènes véritablement saisissantes, telles que la mort du pontife et l'imposante procession de ses funérailles. D'après Onésime Leroy, il fut aussi joué à Tours, aux fêtes de saint Martin. Si le fait est exact (et il doit l'être), on doit sans doute lui rapporter deux délibérations capitulaires des années 1503 et 1509, autorisant certains clercs et serviteurs de la basilique à représenter le mystère de leur glorieux patron dans les galeries de
1 V. à l'Appendice. = Ms. fr. 24332, f° 10. Cf. 0. Leroy, loc. cit.
ART CONTEMPORAIN ÉCOLE FRANÇAISE
(I Saint Martin détruisant les idoles. » Composition symbolique, où l'on s'est proposé de résumer cent traits épars, cent épisodes divers de la vie de saint Martin. Le paganisme celtique s'était fusionné avec le paganisme romain, et c'est contre cette étrange religion que saint Martin eut principalement à lutter. « Le démon, dit Sulpice Sévère, prenait contre le saint la forme de Jupiter, de Mercure, de Minerve, de Vénus {Vita sancti Martini, 21, 22); et il eut un jour, près d'Autuu, à faire tomber une statue de Cybèle. (Grégoire de Tours, Gloria Confessorum , 77.) Ces dieux n'étaient pas d'ailleurs sans avoir encore dans la Gaule des temples tout à fait magnifiques, et la scène peinte par M. Merson semble avoir été composée d'après ces paroles de Sulpice Sévère sur le temple de Levroux : Cum itidem templum opulentissimum voluisset everlere, restitit ei muUiludo gentilium. Et , quelques lignes plus loin : Inspectantibus gentilium turbis et quiescentibus , aras omnes atque simulacra redegit in pulverem. ( Vita sancti Martini , 14.) Le peintre, par une liberté fort légitime, attribue ici ces effets miraculeux à la seule prière du grand apôtre des Gaules.
Composition originale de Luc -Olivier Merson, dont l'aquarelle a été mise sur pierre par Damdourgez.
cette église ou dans ses dépendances, à l'occasion de l'anniversaire de la Translation K
On me permettra de ne rien dire de quelques poésies modernes, offrant peu d'intérêt, pour en venir immédiatement à cette poésie parlée que nos aïeux se transmettaient de bouche en bouche et de génération en génération, c'està-dire aux légendes. 11 ne peut être question ici, bien entendu, que des légendes dues tout entières à l'imagination du peuple et constituant, s'il est permis de s'exprimer ainsi, la mythologie martinienne. Dans celles-là même, nous rencontrons une preuve nouvelle de la très profonde admiration que les habitants des campagnes avaient gardée pour leur apôtre, et de la grande place que tenaient dans leurs souvenirs altérés ses laborieuses missions. En effet, l'aspect sous lequel il se présente le plus souvent dans ces légendes, après celui du thaumaturge et de l'homme puissant auprès de Dieu, est celui du voyageur infatigable. Tantôt c'est un vieux clocher qui, se trouvant enfoui sous la neige, lui a servi de poteau pour attacher son cheval ; tantôt c'est un conducteur de char qui , en le menant à bride abattue vers Paris, brise les roues et la voiture ^ L'âne et le bâton du saint missionnaire jouent aussi un rôle dans les traditions villageoises. Mais la légende la plus commune , c'est celle qui lui fait franchir d'un seul bond, pour échapper à la poursuite du diable, un espace énorme, un précipice, une vallée, en laissant sur un rocher l'empreinte de son pied ou du sabot de sa monture. Énumérer les localités qui possèdent une de ces pierres de saint Martin, ce serait recommencer un nouveau tour de France ^ Il est fort peu de roches druidiques qui
> Mss. de Housseau, XV, 304. = 2 Sermons de Jacques de Vitry, dans le ms. lat. 17504 delà Bibl. nat., M26. Semaine religieuse de Tours, an. 1874, p. 224. = 3 Citons au hasard Assevillers (Somme), Thouarcé (Maine-et-Loire), Boissyaux- Cailles (Seine-et-Marne), Fouvent (Haute-Saône), le Mont-Beuvray (Saône-et-Loire), Mavilly, Vauchignou et Nolay (Côte-d'Or), Appoigny