DATE DU BAPTÊME
L'époque du baptême de saint Martin est, avec celle de sa mort, celle qui a le plus exercé la critique. Cette question chronologique se lie étroitement à celle de son service militaire et à celle de sa naissance. Le biographe , après avoir dit qu'il fut offert pour le service à l'âge de quinze ans et qu'il combattit durant cinq ans, affirme qu'il fut baptisé étant encore soldat, après avoir accompli sa vingt-deuxième année, et deux ans avant de quitter la milice. Ces chiffres ne sauraient plus offrir de contradiction après les explications données dans ce livre, et desquelles il résulte qu'on doit admettre un intervalle de bien plus de cinq années entre son emprisonnement par les recruteurs et son départ de l'armée 3. Il me reste à justifier ici l'âge de vingt-deux ans, que je lui attribue au moment de son baptême, contrairement à l'opinion reçue jusqu'ici, et qui oblige à placer cet événement en 339. La plupart des manuscrits portent bien la leçon annorum duodevvjinti, adoptée communément par les historiens; mais l'exemplaire de Vérone , qui représente une version beaucoup plus
1 Arcadii el Ilunorii secundo iwjjerii anno , dil-il; ce qui, dans le langage du temps, peut signifier, soit que la seconde année du règne de ces princes courait, soit qu'ils régnaient depuis deux ans accomplis. J'adopte ici le second sens, parce que le premier mettrait Grégoire de Tours en contradiction avec lui-même; toutefois ccllo inlerprétatii.n n'est pas assez obligatoire pour ofTrir une hase solide. =: a V. Reinkens, Mniiiii vnii. Tmirs. append. 1; Giselin, éd. de Sulpice, notes; Éhrard, Ilandbncli dn- cin'i.i. A /r. „ , I, 342; etc. Le système de Reinkens s'appuie surtout sur la prétendue inlri |.Ml.iihin .Ir l,i iihinse de Sulpice qui contient le mot sepluaijenario : ce mot se trouve ccprndant (hins les meilleurs et les plus anciens manuscrits. = 3 v. ci-dessus, p. 7i) et suiv.
APPENDICE
ancienne que les autres, datée de 519, et qui a été lui-même exécuté au vii^ siècle, porte annorum XXII ^. La haute antiquité de cette rédaction, à peine postérieure d'une centaine d'années au temps de l'auteur , tandis que les moins récents parmi les autres manuscrits remontent tout au plus au ix" ou au siècle, devrait déjà la faire préférer. La seule objection qu'on puisse présenter, c'est que Paulin de Périgueux, traduisant en vers la prose de Sulpice, vers la fin du siècle, a exprimé en toutes lettres le chiffre 18, et non le chiffre 22 : mais cela prouve uniquement que, dès cette époque, il circulait des versions altérées (ce que nous savons, du reste, par d'autres indices), et que Paulin avait entre les mains une de celles-là. D'ailleurs, à l'autorité du manuscrit de Vérone vient s'ajouter une raison qui me semble décisive : c'est l'impossibilité de placer en dehors des années 341 et 342 les événements militaires que Sulpice déclare s'être accomplis deux ans après le baptême du saint. A cette date seule, dans toute la période correspondant à la jeunesse de Martin, une expédition fut entreprise par l'empereur contre des envahisseurs barbares , sur les bords du Rhin, et put donner lieu à la scène de Worms : c'est, nous l'avons vu, celle que Constant dirigea contre les bandes franques 2. En retardant le baptêinejusqu'en 350 afin de faire coïncider le dé[)art de Martin avec la camjiîiij iM' ilc ( Idiisl.nicr', (|ni cul liru en :i5'), dom Chaniard se condamne à modifirr les chiUVcs ;iutliriilii|iirs iloiiiK's par Sulpice : au lieu des quinze ans aUril)U('s à la jeune recrue, il faut lire, suivant lui, vingtcinq ans, les copistes ayant fort bien pu écrire XV pour XXV (l'ingénieux critique oublie que les chifi'res sont exprimés en toutes lettres dans les plus anciens manuscrits); les cinq ans de service actif deviennent, dans son système , quatorze ans 3. Gervaise fait encore mieux : comme il veut à toute force placer la campagne sous le règne de Julien, en 356, il affirme hardiment qu'au lim do tricnnium on doit lire vicennium ferè ante baptisma in annis fitil : ipTau lieu de cum essel annorum duodeviginti , on doit lire cum militasset annis duo et vioi.nti , elc 'i. D'autres ont été jusqu'à changer triennium en tricennium, cl a laiiv |ia|iliser saint Martin à trente-cinq, trente-huit et même quaranlc-cjualic ou (luarantc-cinq ans, après toute une carrière passée sous les drapeaux j. De telles corrections, qu'aucun manuscrit n'autorise, sont du domaine de la fantaisie: elles ne sont bonnes qu'à montrer les progrès accomplis, depuis l'époque où elles ont été faites, par la critique historique, qui maintenant s'attache avant tout à respecter les textes et ne leur fait subir aucune modification sans avoir une base sérieuse. On ne saurait, d'ailleurs, retarder jusqu'en 356 le congé du pieux soldat romain sans rendre complètement impossible sa rencontre avec saint Hilaire, qui est un fait hors de doute. En effet, Julien,
1 V. IcUitioii ll.iliii, [1. li::, ii.itc. = 2 D. Bouquet, 1, 142, 610. V. ci-dessus, p. 105.= 3 S. Martin et I.iyinjê . |i. :i70 et suiv. = 4 Vie de S.Martin, éclaircissements ajoutés à la préface. = 5 De l'ralo, éd. de Sulpice, observations; Baronius, Martyr, rom., 11 nov.; Jnurnnl de Trévoux, mai 176i5, p. 1238 et suiv.; etc.