‹ Saint MartinChapitre 30 sur 317 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

aux lecteurs non prévenus que la cause est entendue : ils penseront avec raison que notre grand saint est très probablement né au bourg de Sabarie qui avoisinait le Mont- Sacré, et qui est actuellement détruit, comme le remarquaient déjà les Bollandistes C'est l'avis qu'a récemment développé, dans une dissertation publiée à Vienne, M. le chanoine Danko ^ C'est la conviction réfléchie des religieux de Martinsberg. Ce sera, après les textes produits ici, et jusqu'à preuve du contraire, la version la plus fondée, sinon la vérité absolument certaine , (pi'il est impossible d'atteindre en cette matière. Les pèlei'ins ne devront donc pas se fier aux iiiscripLions affirmatives posées à Stein-am- Anger, mais plutôt porter un peu plus loin, jusqu'au Mont- Sacré de Pannonic, les pieux hommages que méritent d'aussi précieux souvenirs.

' Acla Sanclorum, lor. cil. = - Die Erzalilri Mu l'ini^lin-ij , elc. ; Vienne, 1868, in-8°. Cf. les Éludes rrlljilmsrs .les IVrcs ,|r l.i I :n,n|.,ignie de Jésus, 1868, n-S. Dom Chamard (Snlni M„rih, n l.i,i,njr) d M. VM>hc Dupuy {Ilinl. de S. Martin) se sont rangés ;i l:i niLinc

fJ m / 1» L '^ païens '. Son père fut d'abord soldat, ^^j., ( ~^ — £^ puis tribun militaire. Voilà tout ce ' qne nous savons de positif sur cette

famille, jusque-là obscure; car les expressions de Sulpice Sévère, que je reproduis textuel-

' Parentibus sccundum sxciili dignilatcm >ion htlhnis:, ijeuliUhiis lamen. Pater ejus miles 'primum , post tribunus miUtinn fuit. (Sulpice Sévère, Vita S. Mart., 2.)

A INTENANT quo la qucstiou d'origine est éclaircie, venons à la famille de Martin, Ses parents, nous (lit le seul témoin autorisé de sa vie, u étaient pas d'un rang infime selon le monde, et cependant ils étaient

CIIAI'ITHE II

lement à dessein , ne justifient ni la haute position ni la noblesse qu'on lui a si souvent prêtées : elles signifient simplement qu'elle appartenait à la classe moyenne, et que le père était arrivé par ses services à un grade relativement élevé. Le tribun, dans l'armée romaine, était primitivement le commandant de la légion : il avait sous ses ordres l'infanterie comme la cavalerie ; il rendait la justice aux soldats, et tenait le milieu entre eux et le général, quoiqu'il fût par le fait à une plus grande distance de celui-ci que des simples légionnaires, ^lais, sous l'empire, cette dignité s'était trouvée rabaissée par l'introduction de nouveaux intermédiaires; et même, à l'époque de la décadence, le nom de tribun ne désignait plus, bien souvent, qu'un préposé, ou un officier supérieur quelconque '. On a conjecturé que le grade du père de saint Martin équivalait à celui de colonel : c'est une assimilation assez juste, quoique les attributions de nos colonels soient différentes et leur place dans la hiérarchie militaire un peu plus élevée. Notre futur apôtre était donc le fils d'un ancien officier, d'un vétéran, et paraissait prédestiné par sa naissance à la carrière des armes. Son nom même semblait le vouer par avance au dieu des combats : il signifiait quelque chose comme un petit Mars (Martinvs), et convenait parfaitement à une famille de guerriers^; mais le ciel réservait celui qui le portait à des luttes d'une autre espèce et à des palmes plus durables. Ce nom était encore peu répandu, car on le trouve très rarement dans les inscriptions des premiers siècles : il appartenait à ce jeune enfant de le

1 ^■. le- ini'innhcs de Lebeau sur la légion romaine, Hist. de i Académie des i, i^crij. lions. XXW'Il, 121-139. = 2 Déjà, au xiii« siècle, Jacques de Varage iiiter|irt}lail à peu près de même le nom de Martin, en ajoutant, comme par surcroît, deux autres élymologies plus singulières : Marlinus, quasi Marlcm Icneiis, id esl hélium conlra vitia et peerala. Vel Maiiinus, quasi martyrum unus : fuit enim martyr sallem volunlale cl carnis morlificatione. Vel Marlinus interprelatur quasi irritans vel provocans , scu dominans : ipse namque per meritum sux sanctilatis irritavit diabolum ad invidiam , provocavit Dominum ad misericordiam- , dominatus est carni suse, per macerationem continuam. (Légende dorée, S. Martin.)

SAINT MARTIxN SOLDAT

rendre universel et populaire entre tous. Bien que sa structure soit essentiellement latine, bien que le père fût soldat romain, nous avons admis la nationalité slave de cette famille. Effectivement, les mœurs et les usages de Rome avaient pénétré avec ses armées dans toutes les provinces conquises, et les populations indigènes de ces provinces lui fournissaient encore plus de recrues pour sa milice que les Romains proprement dits. Les légions commençaient à êti'e composées en grande majorité de sujets barbares. Les Slaves faisaient des soldats plus solides que les peuples amollis de la Gaule ou de l'Italie, et des troupes recrutées précisément parmi eux étaient chargées, sous Constantin et ses successeurs, de défendre les frontières septentrionales de l'empire'. Sabarie, en particulier, avait le privilège de fournir à l'armée romaine un corps de lanciers {lancearii Sabarienses) , d'après la notice officielle des dignités impériales, qui nous fournira des renseignements trop négligés jusqu'ici par les historiens de saint Martin. Qu il s'agisse là de l'une ou de l'autre Sabarie, il ne ressort pas moins de ces curieuses coïncidences que Rome prenait des soldats parmi les indigènes de la Pannonie en général. Notre tribun pouvait donc se trouver dans cette catégorie ; et ce qui confirme cette induction, c'est que non seulement il était établi dans le pays avec sa femme au moment de la naissance de leur fils, mais qu'après avoir été habiter quelque temps en Italie, tous deux revinrent dans leur vieillesse se fixer à Sabarie, où Martin alla les voir, comme il sera dit en son lieu : tout le récit de Sulpicc Sévère semble indiquer qu'ils avaient là leurs pénates, leur maison, et non une résidence momentanée. Enfin ils étaient païens, quoique n'appartenant pas aux classes inférieures (phrase bien remarquable, à plus d'un point de vue, dans la bouche d'un écrivain contemporain). Or la classe moyenne et la classe élevée étaient dès lors en

1 Nolilia di(jnilali0ii , iluiis U. Bouquel , 1, 12.'5.

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majorité chrétiennes à Rome et dans les pays voisins; les troupes d'origine romaine étaient dans le même cas : il n'y avait plus guère que le bas peuple , et surtout le peuple des campagnes, qui fût attaché aux idoles, comme cette phrase même le donne à entendre. En Pannonie, au contraire, la religion nouvelle était fort peu répandue , et les grands comme les petits, dans cette province à demi barbare, faisaient profession de paganisme; le père de Martin, notamment, élait un païen obstiné. Toutes ces raisons concourent à prouver (pTil faisait partie des milices indigènes levées pour le service d'une puissance incapable alors de se défendre elle-même.

Sur la mère du saint, nous ne savons rien, sinon qu'elle était de ces honnêtes femmes qui ne font point parler d'elles; que son fds franchit plus tard, pour aller la convertir, des montagnes presque inaccessibles, et qu'elle crut au Dieu de son fds : donc elle avait un cœur de mère. Suivant certains hagiographes, elle aurait eu un autre enfant, une fdle, qui serait devenue la mère de saint Pati'ice : toutefois l'existence de cette fdle, appelée Gonchessa ou Couches (nom qui n'est pas plus slave que romain), est assez suspecte, et pourrait bien avoir été inventée par de trop zélés disciples de l'apôtre irlandais pour rattacher par un lien de plus leur fameux patron au maître dont il- avait recueilli les leçons cl les exemples'. La mère de Patrice s'appelait bien ainsi; mais il est très difficile qu'elle ait été la sœur de Martin, qui avait une soixantaine d'années au moins lorsqu'elle mit son fds au monde. Aussi d'autres auteurs, pour lever cet obstacle, ont-ils l'ait de Gonchessa la nièce ou simplement la cousine de notre saint : le terme de siur, employé par les Irlandais, désignant également ces différents degrés de parenté, ils l'ont pris dans l'acception la plus large. Josselin, biographe

' y. lu \-ic lie Palfice, Monnsl. Au.jlic, I, 11); Aria SS. Mari.. Il,

du xii" siècle, fournit déjà cette interprétation, répétée par les écrivains modernes qui ont accepté le fait'. Quant à la différence de race et de pays des deux saints, elle serait expliquée suffisamment par les aventures de Conchessa, qui, ayant été amenée prisonnière dans les Gaules, captiva par ses charmes le cœur de son maître, un Breton nonmié Calphurnius, l'épousa, et donna ensuite le jour à Patrice dans les montagnes de l'Écosse, oii son mari était retourné. Sans doute, aucune impossibilité matérielle ne s'opposerait à cette nouvelle version, bien qu'elle se lie à un épisode quelque peu romanesque et à de graves difficultés chronologiques présentées par la suite de la légende. Mais il serait bien étonnant que Sulpice Sévère, qui dut se rencontrer à Tours ou à Marmoutier avec le futur évangélisateur de l'Irlande , n'eût rien dit des liens étroits qui l'unissaient au saint évèque s'ils eussent été réels; car il a parlé de beaucoup d'autres disciples de son héros qui lui tenaient de moins près. Il est encore plus singulier que les premières vies de saint Patrice, que la Confession, regardée comme son ouvrage, et dans laquelle il est question de sa naissance, de son père, de sa famille, soient également muettes sur ce point, et qu'on ne trouve sa mère qualifiée de sœur de l'évèque de Tours que dans la chroni(jue de Sigebcrt, écrite au commencement du xii" siècle, dans Florent de Worcester, dans Josselin, et dans quelques biographies plus récentes , composées d'après eux Ce ne sont pas là des autorités bien considérables ni bien anciennes. C'est pourquoi, tout en ne contestant nullement ici les rapports des deux célèbres apôtres, je me permettrai de ranger simplement leurs relations de parenté parmi les choses possibles, mais non parmi les choses démontrées.

On ne saurait croire, du reste, avant d'en avoir eu les

> Acia Sanclorum, ihUL; Cusack, Life of S. Patrick, p. 'J'J. = 2 Periz, VI, 307; Acta Sanclorum , loc. cil.

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