‹ Saint MartinChapitre 31 sur 317 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

preuves sous les yeux, avec quelle ardeur rimagination de nos bons aïeux s'est jetée sur la famille de saint Martin pour l'augmenter et l'anoblir. En l'entourant de parents illustres ou vénérables, ils croyaient l'honorer davantage; c'était encore une manière de manifester leur dévotion envers lui, et ce serait, s'il en était besoin, un témoignage nouveau de son antique popularité. Une autre légende le gratifie d'un second neveu , non moins saint que le premier et également irlandais : c'est Ninian, qui prêcha l'Évangile aux Pietés et exerça les fonctions épiscopales en Écosse. Et pourtant ni la biographie de ce personnage, ni le célèbre Bède, qui s'est occupé de lui, ne font allusion à cette consanguinité. Elle n'est peut-être, comme pour saint Patrice, qu'une exagération des rapports d'amitié remarqués par les contemporains entre les deux évêques, qui se rencontrèrent en Gaule '. L'histoire bien connue des Sept dormants, qu'on a faussement attribuée à Gi'égoire de Tours, non seulement l'ait de ses héros les compatriotes de Martin (ce qui n'a rien d'invraisemblable), mais les dr»nne tous les sept comme ses cousins : ils viennent du fond de la Pannonie, attirés par la renommée de leur parent, pour vivre de sa vie et mourir dans son monastère. Bien plus, elle lui prête une généalogie fabuleuse dont les fastes feraient envie aux maisons princières les plus illustres; et, comme cette histoire eut au moyen âge une vogue considérable, comme on crut fermement à son authenticité, la noble origine du saint passa bientôt à l'état de vérité acquise. Cependant il ne fut pas élevé tout d'un coup à la plus haute noblesse : il y arriva par degrés et au moyen d'amplifications successives, dont il est curieux d'observer le progrès. Déjà, au v'' siècle, Paulin de Périgueux, tradui-

' Acla SS. srpl., y, 31.S, 32n, 324. I.ps Hollnndistes , qui ne disent ni oui ni non sur la paicnh; ilr s.iiiil M;nliii ;\\rr sainl ralliée, iiieliiient fortement vers la négative au Mijei ,|e s.-, paienie a\ee sailli Niiiiaii, l.ieu (|ue M. l'abbé Dupuy, en ra|i|H,|-|aiil celle diMiiièi'o i-.iniiiic un lail aullieiitiquc , renvoie à leur coUeclion. ( llist. i!r S". Mariai . [i. 22(1.)

sant en vers la prose de Sulpice , laisse percer une certaine tendance à relever la famille de son héros'. Puis Sozomène, historien grec, placé à une plus grande distance des lieux et des faits, le dit issu d'une famille noble de Sabarie^. Nous voici déjà un peu loin du non infimis de la biographie i)riniitivc. Arrive ensuite l'histoire des Sept dormants, qui donne des noms et des faits précis : Florus, roi des Huns ou des Hongrois au temps de Dioclélien et de Maximien, épousa une jeune princesse d'une grande beauté, nommée Brichilde, et fille de Chut, roi des Saxons; il en eut trois fils, Florus, Hilgrin, Amnar, et le premier de ces trois fut le père de saint Martin; suit la série des exploits de chacun des membres de la famille, et un enchaînement de circonstances tout aussi vraisemblables. Un peu plus loin, l'auteur, se souvenant d'Horace, décerne aux parents du futur évèque cette épithète pompeuse : Regibus alavis edilus; et, en terminant, il avoue avec ingénuité que cet opuscule a été rédigé pour faire connaître « et l'inépuisable charité du saint, et la noblesse de son extraction, passée sous silence par son premier historien'^ ». Dès lors, la légende est établie. Tous les écrivains la répètent à l'envi, et quelques-uns l'embellissent. Au temps de Charlemagne, où les guerriers sont de nobles Germains, Alcuin se persuade que Martin a porté la ceinture militaire en raison de l'illustration de sa race^ Quelques siècles plus tard, le héros chrétien est armé chevalier et méprise le rang suprême pour servir Jésus -Christ ^ Sa biographie écrite en vers français par Péan Gatineau, sous le règne de Philippe- Auguste, ne fait que développer le thème de l'histoire des Sept dor-

> IJaud hiimili gcncralinn Mirpr . trihunus

Nam (jcnilor, clurus meritorii m laudr . sed isle NohiUor palribu^.

(Paulin, éd. Migne, col. 1011.) lllsl. eci'lh.. 111, l 'i. = -1 Grr(j. Turon. opcra, éd. Migne, col. 1111 et suiv. = ^ Alcuini opéra, éd. Miffiii', II, 6.>8. = s Homélie anonyme, dans le ms. kit. 5326 de la Bihl. nal., 1» ICI.

GIIAPITUE II

manls. A la fin du moyen âge, il est devenu le propre fils du roi de Hongrie, élevé dans la loi de Mahomet '. Enfin il reçoit des armoiries, celles du saint-empire, et le roi Louis XI fait dresser par un docteur en droit de sa coxw, sur un immense parchemin, la « généalogie authentique » du grand évèque de Tours. L'original de ce singulier titre de noblesse nous est parvenu à peine altéré. C'est une pancarte formée de deux peaux cousues ensemble, ornée de l'écusson impérial, de celui des rois de Hongrie et de plusieurs autres, et d'une figure de saint Martin à cheval, en costume du xv" siècle. Elle est intitulée : « Généalogyc du très glorieux confesseur et amy de Noslre Syeur monsieur S. jMartin, évesque de Tours, extraicte de diverses escri])tures aucthenticques, composée à la dévotion du très chrestyen roy de France Louys, unziesme de ce nom, et par son commandement, nùse en cest ordre par messire Anibreys de Candjray, ddcleur ès droictz, conseiller et maistre des rcquestes ordinaires de l'hostel dudit seigneur. » Les rameaux de l arlnc généalogiciue tracé audessous nous apprennent que Martin était fils de Elorus et de Constance, sœur de Julien l'Apostat, qu'il était ainsi parent de Dioclétien, de Galère, de Maximien Hercule, de Constantin, etc.; qu'il tenait ])ar un autre côté aux rois d'Angleterre; enfin qu'il compte dans son lignage dix glorieux saints du paradis, quatorze empereurs, huit Césars et huit rois, dont la liste complète est donnée. Sa vie est brièvement esquissée : on rappelle qu'il fut fait chevalier à quinze ans par Constantin, et, comme dernier titre de gloire, on ajoute qu'étant le plus proche héritier de Julien, il serait certainement devenu empereur, en même temps que roi de Hongrie, s'il n'eût renoncé à tout pour se faire moine-. Évidemment Louis XI était de bonne foi, et messire Ambroise de Cambrai pensait faire un travail d'érudi-

1 Mystère de la vie de S. Martin, impr. par Sylvestre; Paris, 1841. in -8°. = 2 Archives d'Iiidre-et-Loire, G 365.

lion sérieuse. A une époque plus rapprochée de nous, Nicole Gilles, clans ses Annales de France, Marteau, dans sa Vie de saint Martin ' , ont encore reproduit les mêmes traditions. En suivant une autre filière de légendes, dont on retrouve la trace dans un roman de chevalerie inédit, intitulé le Roman de la belle Hélène, on voit l'enfant du tribun de Sabarie érigé en fds de cette princesse et d'un roi Ileni-i d'Angleterre ; son frère Brice devient lui-même roi des Anglais et empereur des Grecs, et engendre saint Brice, futur évèque de Tours, qui se trouve ainsi le neveu de son prédécesseur-. Tant on éprouvait le besoin de rattacher les disciples au maître! Tant on trouvait naturel et nécessaire , dans ces temps où la noblesse exerçait un si grand prestige, que l'éclat des vertus fût proportionné à l'éclat de la naissance! Assurément, ces hommages naïfs sont incapables par eux-mêmes de rehausser les mérites du héros chrétien; mais ils viennent ajouter au culte que lui rendaient nos pères je ne sais cjuel parfum d'enthousiasme et d'affection fdiale. Ils ne grandissent pas le saint : ils grandissent le zèle pieux de ses fidèles, et, je le répète, il ne faut pas y voir autre chose que l'expression de ce sentiment. Après tout, la prétention de faire descendre saint Martin d'un sang royal n'est pas plus étonnante que la revendication de sa parenté par des personnes vivant au xix" siècle : il existe en Normandie, de nos jours, une famille dont les membres aiment à se dire les descendants latéraux de l'illustre évêque de Tours ^

Combien est préférable à toutes ces brillantes fictions la version trop concise peut-être, mais cependant touchante dans sa simplicité, de celui qu'on a surnommé le Salluste chrétien ! Après avoir mentionné la naissance de Martin , il nous dit qu'il fut élevé par ses parents dans une ville

I Tours, 1660, in-12, p. 6,7.= 2 Bibl. nat., ms. fr. 12i82. Peut-être y a-t-il dans cotte légende une confusion entre saint Brice et saint Patrice. = ^ V. le Cnurrirr de In Brcuh-, w" du 17 mai 1879.

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