CHAPITRE II
du simple cavalier ou du fantassin. Il était chargé de faire des rondes de nuit, de parcourir les postes et de faire un rapport sur les infractions à la discipline qu'il pouvait constater ^ Telle fut donc l'occupation particulière de notre héros, et c'est pourquoi Sulpice va nous le montrer tout à l'heure chevauchant aux abords de la ville d'Amiens. Il apprenait ainsi à connaître de plus près les misères et les besoins du peuple. Mais la version accueillie par Sozomène', d'après laquelle il aurait été élevé à un commandement, mis à la tète d'une ou de plusieurs cohortes, ou même d'une armée, est beaucoup moins sûre. Elle n'est confirmée ni par le contexte de la vie de saint Martin , ni par ses rapports ultérieurs avec les chefs de la milice, et la tendance à l'exagération que nous avons eu déjà l'occasion de signaler chez cet historien grec doit nous mettre en garde contre une assertion émanée de lui seul et de ceux qui l'ont suivi.
Après ces éclaircissements quelque peu arides, mais indispensables, sur le service militaire de Martin, nous reposerons avec plus de plaisir nos yeux sur le spectacle édifiant qu'il donnait chaque jour aux camps étonnés. Presque toujours accompagné de son valet, il lui rendait à tour de rôle, nous raconte Sulpice, les services qu'il recevait de lui. 11 s'humiliait jusqu'à lui retirer la plupart du temps ses chaussures et à les nettoyer. Tous deux mangeaient ensemble, et le maître servait plus souvent que l'autre. Il sut se préserver entièrement des vices trop communs dans la classe militaire, c'est-à-dire de l'intempérance et de la débauche. Envers ses compagnons d'armes il témoignait une bonté, une amabilité, une patience, une modestie qui surpassaient la nature humaine. Et telle était sa frugalité, que, dès cette époque, il passait, non pour un soldat, mais pour un moine. Il avait donc trouvé le moyen
» Code théod., II , 'i52. = 2 jugi^ \\\ 1/,. cf. Nicéphore , Hist. ecclés., IX , 16.
de conserver, à l'armée, l'allure et l'esprit de ces pieux cénobites dont on lui avait défendu de porter l'habit. 11 mettait son rêve à exécution dans les limites du possible, priant et attendant avec impatience l'heure de la liberté pour aller se consacrer à Dieu, comme d'autres l'attendaient pour se livrer au désordre. Quelques-uns, sans doute, riaient autour de lui; mais la plupart des soldats avaient fini par lui vouer un tendre attachement, un respect profond. 11 n'était pas encore régénéré dans les eaux du baptême, et il accomplissait toutes les bonnes œuvres qui accompagnaient si bien la robe blanche du baptisé : on le voyait assister la souffrance, secourir la misère, nourrir l'indigence, vêtir la nudité, ne rien conserver de sa solde que le prix de sa nourriture de chaque jour. Il prenait dès lors à la lettre le conseil évangélique : il ne songeait pas au lendemain ^
Saint Martin ne fait que débuter dans la carrière de la vertu, et sur-le-champ il arrive au sommet. C'est à ce moment que se place, en effet, le trait célèbre qui lui a valu les applaudissements du ciel et de la terre entière. Un hiver plus rigoureux que d'habitude sévissait (l'hiver de 338-339, d'après la date la plus probable du baptême, qui suivit immédiatement le fait). Au milieu de cette saison exceptionnelle, un matin, devant une des portes d'Amiens, se présente un jeune cavalier qui, revenant sans doute de quelque ronde nocturne, se dispose à rentrer dans la ville. Tout le monde est engourdi par le froid, plus rude encore dans les provinces septentrionales; tout le monde s'abrite sous les habits les plus chauds. Mais lui, au contraire, est é({uipé très légèrement : il n'a sur lui, avec ses armes, sa lance, son épée, que le simple manteau d'uniforme; rien dessous. Est-ce insensibilité? Est-ce bravade? Non; c'est qu'il a rencontré sur sa route des malheureux, et qu'il s'est dépouillé, pour les couvrir, de ses vêtements intérieurs, ne
1 Tous ces détails se trouvent à la leltrc dans Sulpicc Sévère, loc. cil.