‹ Saint MartinChapitre 41 sur 317 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

beau coup d'épée ! s'écriera un prédicateur du temps de saint Louis, embouchant à ce propos la trompette épique; non, jamais il ne sera parlé d'un coup d'épée aussi beau que celui de saint Martin. Assez et trop de chansons l'on chante sur Roland, sur Olivier. On dit que Roland fendit la tête d'un homme jusqu'à la mâchoire; on dit qu'Olivier trancha le corps d'un autre tout entier. Mais tout cela n'est rien. Ni Roland, ni Olivier, ni Ogier le Danois, ni Charlcmagne lui-même n'ont pu frapper un coup qui vaille celuilà, et l'on n'en verra point frapper de pareil jusqu'à la fin du monde'! » Les chartes elles-mêmes, les froides chartes rediront dans leur langage cet exploit d'un genre tout nouveau : le fondateur du prieuré de Tavant, en Touraine, menacera ceux de ses parents qui oseront enfreindre ses volontés de la colère de l'illustre confesseur « qui a vêtu notre Dieu et Seigneur dans la personne du pauvre- ». Saint Martin, même après les triomphes de son apostolat, après ses miracles sans nombre, sera perpétuellement, aux yeux de la postérité, le saint qui a coupé son manteau en deux. Les petits enfants qui ne savent rien sauront cela; et lorsqu'ils promèneront, la veille de sa fête, des rameaux enflammés, en guise de réjouissance, ce sera, diront-ils, pour réchauffer les bras nus du saint, glacés par le froid ^. L'emplacement de la scène sera honoré comme un lieu sacré : on érigera en l'honneur du fait, près de la Porteaux- Jumeaux, un oratoire qui, dès le temps de Grégoire de Tours, sera desservi par des religieuses, qui deviendra

1 Bibl. nal., ms. lat. Ifi'iSl ; Hisl. UUér. de la France, XXVI , 42o. Celte pensée du frère Daniel de Paris se retrouve, à peu près pareille, dans un sermonnaire latin de la même époque, conservé ù la bibliothèque de Tours (ms. I'i2, f" 178) : llle nobilis iclus, quo pallium scidil deditque dimidiam partem pauperi...; hic iclu nonsolum pallium scidit, sed et capul diaboli amputavit. Nullus unquam amicus Dci tam bonum ictum dedil, nec tanlus iclus unquam in coriina scriptus fuit. = 2 Charte de la bibliothèque de Blois, citée par M. Dupré dans la Semaine religieuse de Tours, an. 1871 , p. 49. = 3 Usage conservé en Belgique jusqu'aux temps modernes. V. Voelius, Dispulationes thcologicx, 111 , 4'i8 et suiv.

ART GOTHIQUE (XIV» SIÈCLE] ÉCOLE ITALIENNE

<i Saint Martin entrant dans la milice romaine. » Martinus, cum essel annorum quindecim..., sacramcnlis mililaribus implicatus est. (Voy. Sulpice Sévère, Vita sancti Martini, 17, et, dans le présent livre, les pp. 81, 82.) Le peintre du xiv= siècle, auteur de cette composition, qui ne connaissait pas l'antiquité et n'avait point de couleur locale, s'est plu fort naïvement à représenter l'entrée de saint Martin dans la militia comme l'adoubement ou la consécration d'un miles, d'un chevalier de son temps. (Cf. VOrdene de chevalerie, vers 159-219, etc. )

Peinture murale de Simone Memmi (dit aussi Simone Martini ou Simone di Martine), dans l'église inférieure d'Assise. Ce peintre, ami de Pétrarque et honneur de l'école de Sienne, naquit en 1284, et le Nécrologe de l'église Saint-Dominique de Sienne nousdonne la date de samort : ses funéraillesfurentcélébrées le 4 août 1344.

Dessin d'Édouard Garnier, gravé par Thomas.

ensuite une abbaye renommée, où des inscriptions commémoratives rapi)elleront à la postérité ce grand souvenir'. Outre cette église de Saint-Martin-aux-Jumeaux, un second sanctuaire, nommé Saint-Martin-du-Bourg, s'élèvera à la place de l'ancienne hôtellerie oii l'on croit qu'eut lieu l'apparition de Notre -Seigneur.

Non seulement ce haut fait de la charité chrétienne sera célébré sur tous les tons , mais les acteurs secondaires , et jusqu'aux instruments ayant servi à son accomplissement, participeront à la gloire de l'acteur principal. A commencer par le pauvre, il revivra dans la personne d'un de ses successeurs, entretenu, habillé, nourri par la piété des princes ou du clergé, à Saint-Martin de Tours, à Marmoutier et ailleurs. Le cheval du bon soldat demeurera partout inséparable de son maître; on le représentera aussi avec complaisance, on le peindra tout fier de porter un pareil cavalier. Mais, pardessus tout, le manteau restera fameux et vénéré dans tous les siècles. Ce vêtement était, on le sait, la chlamyde ordinaire des cavaliers romains, en étoffe de laine blanche, s'attachant sur l'épaule droite par une fibule en forme d'arbalète et relevée sur le bras gauche ^ Il y a des esprits faits de telle sorte, qu'ils ont contesté à Martin la faculté de disposer

1 V. Grég. de Tours, Virl. S. Mart., I, 17. La Société dos antiquaires de Picardie a fait rétablir une de ces inscriptions dans une pièce du palais de justice d'Amiens, qui a remplacé l'église Saint-Martin. Elle est ainsi conçue :

Chy sainct Martin divisa sen mantel ,

En l'an trois chent, ajoutez trente -sept. Cette date traditionnelle se rapproche beaucoup de celle que j'ai donnée. Elle confirme même tout à fait mes inductions, si l'on admet, suivant l'opinion la plus commune, que saint Martin soit né dans le courant de l'année 316. E/Tectivement, en plaçant le trait d'Amiens dans l'hiver de .337-338, la tradili.m attribue à Martin, comme je le fais ici, VCiui'. de miiu I -di'ux ,iiis ciiviiini. l'.n tout cas, cette date est beaucoup plus vr;ii.-i'iidil:ilih' rr\\r ,\,- M. l'abbé Corblet propose de lui substituer, cl (|ui ii'ih.sc sm- un . iilcnl m.ilcriellement faux. {Hagiogr. du dioc. d'Amiens, IV, 302.) = 2 Murhii is ulha chlamys plus est quam purpura régis. (Fortunal, Vila S. Mm-l . Iiv. 1.) ('f. Labus, Fasti dalla Cliiesa, 11 nov. ; le P. Cahier, Caraclérisliqucs des saints, p. 209; Quicherat, Hisl. du costume, p. 66.

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