CHAPITRE II
ainsi d'une partie de son uniforme. On lui a bien cherché chicane au sujet de l'illégalité de sa guerre à l'idolâtrie ! Les deux griefs se valent. En ce qui concerne la chlamyde, les dispositions du code théodosien nous prouvent qu'elle appartenait aux soldats, auxquels on donnait tantôt l'habillement lui-même, tantôt sa valeur en argent'. Qu'on se rassure donc : nos pères ont parfaitement pu honorer ce manteau sans avoir à craindre de se faire les complices d'un détournement du bien de l'Étal, ou les recéleurs d'un objet donné sans la permission du propriétaire. Aussi ne s'en sont-ils pas fait faute. Martin, selon Grégoire de Tours, est couvert d'un manteau sacro-saint, en mémoire de celuilà. c( 0 glorieuse chlamyde, s'écrie Adam de Perseigne, dont le Christ s'est fait un honneur de se couvrir '-'! » — » On ne parlera jamais tant, dit encore un orateur du moyen ùge, des robes de vair et de gris de nos grands seigneurs que de ce lambeau d'étoffe, donné par le bienheureux soldat au pauvre mendiante » A Amiens, le manteau devient un symbole, et le fait de son partage forme un des termes chronologiques appendus tous les ans au cierge pascal de la cathédrale : on date les années « a parlilione chlamydis beati Martini, adhuc catechumeni , ad portam hujus urbis^». Les pelletiers et fourreurs de cette ville offrent à l'évêque, chaque fois que revient la Saint-Martin, une pelisse d'agneau, destinée au factionnaire montant la garde au palais épiscopal. Enfui des reliques du célèbre vêtement sont vénérées au même lieu, puis à Auxerre, puis à Olivet, près d'Orléans, où l'on croit en posséder aujourd'hui un dernier fragment. Il est même très probable que la fameuse chape de saint Martin, conservée précieusement par nos
I Liv. VII, tit. VI, De militari vesle. Cf. Lebeau', Hist. de l'Acad. des inscr., XXXIX, o'i6. = 2 Grég., Virt. S. Mari , II, 60. Traité d'Adam de Perseigne, Bibliolh. Cluniac, col. 123 et suiv. = ^ Gilles d'Orléans, Bibl. nat., ms. lat. 16481 , n» 10. = 1 Semaine religieuse de Tours, an. 1874, p. 226; Corblet, HariioQv. du dioc. d- A miens, IV, 511.
rois, doit en grande partie les honneurs dont elle a été entourée à son identité, réelle ou supposée, avec l'habit donné au mendiant. Je reviendrai sur ces matières dans la seconde partie de ce livre. A notre époque, le souvenir du saint manteau survit encore dans plusieurs œuvres charitables qui portent son nom, particulièrement à Lyon et à Tours. Il reste l'emblème et la plus haute expression de l'amour des pauvres. Et l'épée, cette bonne épée tranchante, qui a exécuté d'un seul coup la pensée généreuse du saint, n'a-t-elle pas mérité, elle aussi, d'échapper à l'oubli? Elle n'était qu'un glaive ordinaire, un peu plus long que celui des fantassins, mais de forme semblable. Certains corps de cavaliers romains portaient cette arme en même temps que la lance, et les lanciers de Sabarie devaient être du nombre. On a prétendu que l'épée de saint Martin s'était également conservée. Une église de Vérone s'est vantée longtemps de la posséder. Mais, hélas! le mercantilisme, souvent pire que la barbarie, s'est emparé de cette relique : ses derniers propriétaires véronais l'ont, paraît-il, vendue à un étranger, et l'on ne sait ce qu'elle est devenue depuis'.
Telle a été la célébrité universelle du trait d'Amiens, et je me borne à la signaler brièvement, car il pourrait fournir à lui seul la matière d'une longue monographie. Dieu a-t-il assez réalisé l'intention qu'il manifestait à son serviteur, d'entourer d'un éclat extraordinaire son héroïque aumône? Et ne croirait-on i)as qu'il a répété pour lui la parole adressée à l'illustre pénitente de l'Évangile, lorsqu'elle répandit des parfums sur les pieds du Sauveur : « En vérité, son action sera vantée par toute la terre »? Le saint de la charité et la sainte du repentir ont été associés dans la môme récompense; union bien faite pour provoquer de salutaires méditations.
' Coinrnuiiicylion île M. Fuliu, urchivisle ;i Venise.