‹ Saint MartinChapitre 43 sur 317 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La vie des saints est féconde en prodiges. Pourtant je ne connais qu'un seul trait qui se rapproche de celui dont on vient de lire le récit. L'étonnante conformité de pensée et de procédé qui se remarque entre les héros des deux anecdotes, placés à neuf siècles de distance, m'engage à rappeler ici la seconde. Le bienheureux Philippe Berruyer, archevêque de Bourges sous saint Louis, renommé aussi pour sa prodigalité envers les indigents, rencontra un jour, au cœur de Thiver, un mendiant presque nu. S'écartant un moment, il quitta en un clin d'œil ses vêtements de dessous, remit sa robe d'évêque, et rapporta les premiers au pauvre. Mais, quelques pas plus loin, un second mendiant, aussi peu habillé que l'autre, se présenta : Philippe, cette fois, se trouva dans le même embarras que Martin. Il n'avait point d'épée, point de chlamyde à couper; il avait seulement un domestique qui le suivait. Son ingénieuse charité lui suggéra de demander à ce serviteur de faire comme il avait fait lui-même, promettant de lui rembourser plus tard le prix de ses habits au double de leur valeur. Mais cet homme n'eut pas le courage d'imiter son maître : le temps était trop froid, et son cœur sans doute ne l'était pas moins K C'est ainsi que l'esprit chrétien sait inspirer les mêmes idées aux époques les plus différentes. L'archevêque français ne réussit pas aussi bien que le soldat romain : il eut cependant presque autant de mérite. Le récit de son action semble également authentique ; il n'a nullement l'air d'être une imitation de l'anecdote de Sulpice Sévère. Mais nous rencontrons au moyen âge une série de légendes issues, selon toute apparence, de ce trait célèbre : telle est l'histoire, souvent reproduite sous des formes variées, du lépreux soigné par une noble dame, et qui se trouve être ensuite Jésus-Christ en per-

' Annal, ecd. Aurel., a Carolo Saussaio, liv. IL Le P. Guérin, les Petits Bollandistes, I, 252.

sonne Si l'origine que j'attribue à cette famille de légendes est exacte, elle prouverait encore davantage l'immense et constante popularité de l'acte généreux de saint Martin.

' V. notamment les Anecdotes historiques d'Etienne de Bourbon, w 154. Une légende curieuse, mais d'une autre espèce, reproduite en vers par Péan Gatineau (éd. Bourassé, p. 139), semble aussi avoir élé conçue sous l'influence du Irait d'Amiens : c'est celle qui nous montre saint Martin distribuant successivement à quatre pauvres les quatre deniers qui lui restent, au grand mécontentement de saint Brice, qui ropr/'senle ici l'écuyer ou le valet d'armée.

— Mort du roi Ucnri I, foimatcur du moiiiistire de Saint -Martin -dcs-Cbamps.

BAPTÊME DE MARTIN. — SON DÉPART DE l'ARMÉE

ET événement, et surtout la vision émouvante qui le suivit, opérèrent dans Tesprit du jeune soldat une révolution profonde. Il n'en conçut aucune vaine gloire, loin de là. Mais, reconnaissant la bonté toute particulière avec lac[uelle Dieu avait accueilli le témoignage de sa charité, il se décida sur-le-champ à se faire donner le baptême. 11 avait déjà trop tardé. « Martin encore catéchumène! »

lui avait dit le Seigneur. C'était là, comme l'observe un de ses récents historiens, un tendre reproche, dont l'ac-

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