‹ Saint MartinChapitre 47 sur 317 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

j'aille servir Dieu. Que ceux qui doivent combattre soient honorés de vos dons. Pour moi, qui suis maintenant le soldat du Christ, il ne m'est pas permis de me battre. » A ces mots, l'empereur, le tyran, comme Sulpice l'appelle dans sa réprobation indignée , entre en courroux et répond : « C'est la crainte de la bataille de demain, et non l'amour de la vie religieuse, qui te porte à déserter la milice. » Martin ne tremble pas; mais, plus ferme encore devant cette parole menaçante, il reprend : « Si ma demande est attribuée à un sentiment de lâcheté plutôt qu'à l'ardeur de ma foi, demain je me tiendrai debout et sans armes en avant de l'armée, et, au nom du Seigneur Jésus, muni du signe de la croix au lieu de casque et de bouclier, je pénétrerai hardiment les bataillons ennemis. i^ On le prend au mot; on l'arrête et on le détient sous bonne garde, pour le contraindre à exécuter son offre audacieuse. Le lendemain arrive ; il se dispose à se présenter désarmé aux coups des barbares. Mais, au même instant, le parti ennemi que les Romains avaient devant eux leur envoie demander la paix, se rendant à discrétion. Cette victoire, ajoute Sulpice, était bien la victoire du bienheureux saint : Dieu, qui, à la vérité, eût pu le protéger contre les traits et les glaives, l'exemptait du danger, et en même temps il accordait en sa faveur à l'armée romaine un avantage qui ne lui coûtait pas une goutte de sang; dénouement bien digne de son serviteur et de son soldat'! En présence de ce résultat inespéré, qui ne terminait pas la campagne, mais qui permettait à Constant de marcher contre les autres bandes germaines, Martin fut enfin laissé libre d'obéir à son impérieuse vocation.

On a encore défiguré de plusieurs façons ce dramatique épisode. Sans reparler des systèmes chronologiques qui l'ont fait placer, tantôt dans la guerre soutenue par Julien contre les Francs en 35G (guerre où les barbares du pays de

1 Vita S. Mari., 4.

Worms, loin de se rendre avant le combat, furent vaincus et écrasés'), tantôt dans l'expédition dirigée par Constance en 3")'i, et dans la ville d'Augst au lieu de la cité des Vangionum"-, on s'est mépris sur le sens de la demande de saint Martin comme sur le motif qui lui fit accorder son congé. C'est, disent les uns, par un excès de zèle qu'il excipa de sa qualité de chrétien pour ne pas prendre part à un combat; l'empereur ne l'obligeait pas à sacrifier, et les chrétiens ne refusaient pas le service militaire dégagé des actes d'idolâtrie, puisque la légion Thébéenne, si célèbre par son martyre, s'était recrutée tout entière dans leur sein, etc. Mais il y a là un malentendu ou un contresens évident. Martin, en déclarant qu'il ne pouvait se battre, alléguait, non pas la qualité qu'il possédait, mais celle qu'il voulait acciuérir, non pas le titre de chrétien, mais celui do clerc ou de religieux. Les textes abondent pour prouver que les mots soldai de Dieu (miles Dei) signifiaient alors un moine, et faire partie de la milice de Dieu (militare Deo), mener la vie cénobitique. Saint Jérôme, saint Augustin, saint Paulin, saint Athanase ont fréquemment employé ce langage ^ Chez Sulpice Sévère en particulier, il est habituel : ainsi cet auteur,

1 Socrat., m, 1. Ammien Marcellin, liv. XVI; coll. Migne, vol. LXXXVIII, col. 368. — i he premier de ces syslèmes a été suivi par Gervaiso (p. 18) et par d'autres. Le second a été exposé pour la première lois \tar 0. Ciiamard (S. Martin et Ligugé, p. 370 et suiv.). L'e.\plicalioti du savant bénédictin, plu.s ingénieuse que les précédentes, a cependant l'inconvénient de transporter la scène loin de Worms, où une tradition constante et divei's monuments ont perpétué le souvenir de l'emprisonnement de saint Martin. Elle repose uiii([uemenl sur une vague analogie du fait raconh' |i,ir Sulpice avec celui .|ui .irriva auprès d'Augsl à l'empereur Constance, l(u-i|iic lr- Allrm iii.ls uiiviivni la paix avant de combattre. Mais des soumissions M'iuhlahlfs se, prcsi'iil.iiiMil ti i'(|uemment , et cette analogie, fût-elle plus étroite, ne saurait lever les iiM|i..-Mliilii(v^ iubérentesà la date de 354 aussi bien qu'à celle de 3.36. Le récit du hi lui aiilh . nuiemporain et le lieu désigné par lui se trouvent, d'ailleurs, conlinm s [lar .irux passages de l'ancienne Vie de sainte Geneviève [Acta SS. jan., 1, 13'.», 1 Vi ). = 3 Lebeau , Hisl. de l'Acad. des inscr., XXXII, 353. Le Blant, Manuel d'épigraphie chrétienne, p. 14. D. Chamard, op. cit., p. 378, etc. = " V. de Prato, éd. de Suipice Sévère, I, 327.

CHAriTRE II

parlant d'un religieux qui veut remémorer sa profession à son supérieur, lui fait dire qu'il est un « soldat du Christ' ». Les inscriptions chrétiennes de la Gaule nous offrent plus d'une fois la même tournure ^ Encore au ix" siècle, les diplômes royaux faisant mention de Marmoutier spécifient que ce monastère est celui « où le glorieux confesseur a servi dans la milice divine avec un nombreux bataillon de moines^ »; et si cette expression est une réminiscence de Sulpice, elle prouve encore mieux que l'on entendait ainsi les termes dont il se sert. Plus tard encore, Fulbert de Chartres les interprétait dans le môme sens'''. Nous savons suffisamment, d'autre part, que Martin ne pouvait considérer son état de chrétien comme incompatible avec le service militaire, puisque, malgré la théorie professée par quelques docteurs avant la paix de l'Eglise, les Pères et les conciles défendaient de son temps aux fidèles de déserter l'armée ou de jeter leurs armes ; saint Augustin permettait même de servir sous un prince païen, à condition de ne rien faire contre la loi de l'Eglise-'. Enfin, tout ce que nous avons vu jusqu'à présent de la vie de notre héros nous le montre aspirant, depuis l'enfance, à la solitude, et sa conduite ultérieure attestera encore la même résolution. Donc la question ne saurait être douteuse : il voulait quitter la milice pour le cloître, et sa demande ne s'appuyait que sur cette intention formellement déclarée.

Non, disent les autres, il n'a pu obtenir ainsi sa liberté: il n'avait pas achevé son temps de service , qui était de vingt ans au moins, ou bien alors il était depuis de longues années sous les drapeaux ; or, dans le premier cas , le motif

> Vita s. Mari., M. Cf. ibid., 1; Dialog. Il, 11, et la letlre à Bassula. = 2 Vere bellalor Domini... Vir crucis arma gercns. Le Blant, Imcr. cln-ct.. I, 228 et suiv. = 3 7n quo idem ipse prœclarissimus confessor Christi regularilcv cum lurma monachorum Domino miiitavil. (D. Bouquet, VI, 583.) = D. Bouquet, X, 479. = 5 Lettre au comte Marcelliu.Cf. Acla SS.oct., Xll , 533, 53.^); Lupus, (le Atitiq. discipl. citrisl. miiitise, ch. iv, etc.

que Sulpice lui fait mettre en avant n'aurait pas été admissible aux yeux de ses chefs *. C'est encore une erreur. L'entrée dans les ordres ou en religion exonérait si bien de la milice, que les monastères furent accusés, un peu plus tard, d'être le refuge des déserteurs, et que Valons dut édicter une loi pour les en faire sortir. Une autre loi, publiée Tan 400, décide que les fils des vétérans ne seront plus , à l'avenir, exemptés de porter les armes sous aucun prétexte, même sous celui de cléricature, auquel ils avaient parfois recours, soit avant leur enrôlement, soit après ^ : donc cette exemption s'accordait antérieurement. Le clergé chrétien avait hérité de la dispense dont jouissaient jadis les prêtres païens. Julien, il est vrai, contraignit les clercs à servir : c'était une conséquence de ses idées personnelles, et ce serait une preuve de plus que le prince qui congédia Martin n'était pas lui. Mais, sous les empereurs chrétiens, l'on pouvait invoquer, pour sortir de l'armée, la qualité de serviteur de l'Église, et les chefs libéraient, s'ils le jugeaient à propos, ceux qui se réclamaient de ce titre. Les lettres de saint Grégoire de Nazianze nous en offrent un exemple, qui est précisément relatif à un fils de vétéran. Ce jeune homme, malgré sa condition, avait été ordonné lecteur, en raison de sa vocation bien marquée. On l'enrôla cependant; mais le pontife, qui dirigeait sa carrière, écrivit au maître de la milice en lui demandant, comme une faveur dépendant de son plaisir, . et nullement contraire aux lois, de le lui renvoyer ^ Il y avait, en effet, outre le congé régulier, accordé au bout de vingt ans , et l'exclusion prononcée pour un motif déshonorant (exaudoratio) , un troisième mode de dimission, pour

' V. notamment Baronius, an. 351, n°'21, 22. = ^ El quoniam jiluriiiinf: . vri anle militiam , vel post inchoalam vcl peractam, latere objcchi jii.r rcli'iinniy: agnovimus , dum se quidam vocabulo clericorum et infauslis dcfiniclovHin obsequiis occupatos, non lam observatione cultus quam olii et socordiee amore, defendunt, nulli omnino tali excusari objectione permittimus. Code Ihéod., éd. Ritler, II , 254, 444. =^ ^ S. Greg. Naz. ep. 123. Cf. le Code théod., ibid., 451.

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