‹ Saint MartinChapitre 52 sur 317 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

raconter dans son livre tous les faits et gestes de son héros (il le déclare lui-même à plusieurs reprises), mais simplement d'édifier le monde par le récit de ses vertus et de ses miracles. Nous avons donc à remplir sans son secours un espace de six à huit ans (et non de quatorze ans au moins, comme l'implique le système qui fait partir saint Martin de l'armée en 336 et le fait venir à Poitiers en 350, ou même en 356). Cette lacune, ainsi réduite à ses justes proportions, n'a plus rien d'invraisemblable : un biographe ne saurait, sans choquer ses lecteurs, passer sous silence une longue période de la vie de son personnage ; mais il peut enjamber sans inconvénient un petit nombre d'années, afin d'arriver plus vite aux événements qui offrent à ses yeux une plus grande importance. Pour nous, plus jaloux de suivre partout la trace d'un si grand saint, nous devons chercher à la reconnaître, dans ce court intervalle, à l'aide d'autres indices. A défaut du soleil de l'histoire écrite par un témoin oculaire, nous pouvons recourir aux clartés plus douteuses des textes postérieurs, en nous aidant du flambeau de la critique.

Nous savons déjà qu'il n'y avait en Gaule qu'une seule ville où il pût rencontrer un essai de la vie cénobitique. Or, en quittant l'armée romaine à Worms, il n'était qu'à une petite distance de Trêves. Il devait savoir ce qui s'y passait; il lui était facile de s'y rendre. Et précisément nous le retrouvons, vers cette époque, en relations avec l'évêque du lieu, saint Maximin, l'accompagnant dans un voyage lointain, revenant avec lui dans sa cité épiscopale; en un mot, lié avec ce prélat d'une amitié intime, qui devait même déterminer plus tard sa venue en Poitou. Tels sont, du moins, les faits que nous révèle une légende célèbre jadis, fort peu connue aujourd'hui. Mais il ne s'agit pas ici d'une de ces mille légendes créées par l'enthousiasme débordant des fidèles du xii" ou du xiu'' siècle : celles-là, je l'ai reconnu, ne sauraient avoir d'autorité sérieuse, lors-

qu'elles racontent des événements de beaucoup antérieurs à l'époque de leur rédaction et qu'elles ne sont pas corroborées par d'autres témoignages. Il s'agit d'un passage de la Vie de saint Maximin écrite au vni'' siècle par un religieux de son monastère, oeuvre dont les récentes découvertes de la science ont fait ressortir l'autorité '. Ce document a donc le mérite de l'antiquité, et en même temps celui d'émaner des sources locales. Les détails qu'il nous donne sont, il est vrai , mêlés à un incident merveilleux , dont on rencontre l'analogue dans la légende de plusieurs saints. Mais ce ne serait pas là une raison suffisante pour rejeter le fond du récit, confirmé, du reste, par d'autres traditions.

Suivant cette ancienne biographie, dont je vais reproduire la version dans sa charmante simplicité, Maximin, après avoir assisté au synode de Cologne, en 340^, mû par une inspiration divine, se mit en route pour Rome en compagnie de Martin : tous deux voulaient visiter, en fidèles amis du Sauveur, le tombeau de son bienheureux apôtre Pierre. Durant le trajet, ils s'arrêtèrent auprès d'un petit bourg, et Martin s'en alla devant pour acheter des vivres dans le village, laissant son compagnon garder leur bagage commun et l'àne qui le portait. Maximin, fatigué, s'abandonna au sommeil. A ce moment, un ours, sortant d'une forêt voisine, s'élança sur l'âne, l'emporta et le dévora. Martin, étant revenu, dit à l'évêquc :

(c Qu'avez- vous fait, mon frère Maximin?

— J'ai été surpris par le sommeil, répondit celui-ci, et j'ai reposé un instant ma tète en cet endroit.

— Et notre âne, qu'en avez- vous fait?

' V. Questions historiques , II, 68. La source de cette légende n'est pas la Vie de S. Maximin composée au ix"^ siècle par S. Loup de Ferrières , comme le croit M. l'abbé Dupuy (p. 16). Cette dernière, dont l'autorité est bien moindre, ne fait que reproduire la biographie primitive, donnée par les Bollandistes {Acta SS. maii, VII et suiv.). = 2 L'authenticité de ce concile a été rejetée par Binterim et par d'autres; mais les bénédictins et les Bollandistes modernes ont réfuté leurs objections. (V. Acla SS. oct., XI, 834.)

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