‹ Saint MartinChapitre 53 sur 317 · C.HAl'lTHE III · texte numérisé non relu

C.HAl'lTHE III

— Je ne sais. »

Et Martin lui montra la bète féroce qui venait de le dévorer.

« Elle s'est préparé une mauvaise affaire, » dit Maximin.

Aussitôt il appela Tours à lui, et, au nom du Seigneur Jésus, lui commanda :

« Viens, suis-moi; puisque tu as lait la sottise de ne pas épargner ce malheureux âne (pii portait nos paquets, tu rempliras toi-même son office. »

L'animal reçut docilement le fardeau qu'on lui imposait, et les suivit ainsi jusqu'à Rome. Arrivés là, les deux pèlerins })rièrent sur le tombeau de l'apôtre dans toute la sincérité de leur àme; ils vénérèrent pieusement les reliques des saints; i)uis ils revinrent j)ar le même chemin et repassèrent par le même bourg, (jui a reçu le nom d'Urseria, toujours accompagnés de l'ours portant son fardeau. Alors ils lui dirent : « Va maintenant oîi tu voudras; fais attention à ne nuire à personne, et personne ne te nuira. » Ils regagnèrent Trêves ensemble, et Martin profita de l'intimité (pie ce voyage avait établie entre Maximin et lui pour rocunnnander à ses soins un jeune homme appelé Lubenlius, qui était, paraît-il, son fils spirituel ou son filleul; l'évècpie, en effet, instruisit celui-ci dans les saintes lettres, et le mit plus tard à la tète d'une paroisse de son diocèse.

Telle est, dans son intégrité, cette jolie légende, que les précédents historiens de saint Martin ont omis de reproduire. L'incident de l'ours se retrouve, sous une forme à peu près identique, dans l'histoire de saint Ilumbert de MaroUes, dans celle de saint Corbinien, de saint Guilain, de saint Romedius, de saint Éloi. Dans une autre, celle de saint Pappon, cet animal est remplacé par un loup; saint Odon de Gluny eut aussi un loup pour l'accompagner et le défendre contre les renards dans ses excursions nocturnes.

Saint Gérold de Fcldkirch garda pareillement à son service un ours qui, poursuivi par des chasseurs, s'était réfugié auprès de lui, et saint Nursin en employa un autre à la surveillance de ses troupeaux. Il faut encore rapprocher de ce trait le fameux lion de saint Jérôme, qui tenait lieu de bêle do somme à son maître, et tant d'autres animaux sauvages dont les moines, ces grands dompteurs, firent les compagnons de leur solitude dans les forêts de la vieille Gaule, les apprivoisant, les utilisant, partageant avec eux l'empire de ces régions mystérieuses'. Le nombre seul de ces exemples, vrais ou supposés, montre combien leur familiarité avec les êtres les plus redoutés frappait l'imagination du peuple, et combien, par conséquent, elle devait être fréquente. L'ours est, du reste, un de ceux dont la domestication a toujours offert le plus de facilité. Aussi cette particularité du pèlerinage de notre apôtre national n'a-t-elle point paru trop invraisemblable à nos aïeux. Elle leur a souvent servi de thème, et je serais bien étonné si l'habitude traditionnelle d'accoler au nom de certains ours, comme à celui de certains ânes, le nom vénéré de Martin n'était point un dernier vestige de l'antique popularité de l'épisode-.

Maintenant, le fond du récit, le fait même du voyage de l'évêque de Trêves et de son jeune compagnon à la ville éternelle doit-il être tenu pour authentique? Les ornements qui l'accompagnent ne sont pas, je le répète, un argument négatif d'une valeur suffisante. On a cru en trouver un autre dans la qualité d'évêque de Tours, attribuée à Martin par le narrateur. Mais il est évident qu'il la lui donne par anticipation, pour le distinguer de ses homonymes; il veut dire : Martin (pii

1 y.Acta SS. maii,YU, 23. Vita S. Odonis. Illhl. (l,ni.. , ni. 20. Mm,talembert, Molnos iVOrciilcul, II, 383 rl. mhv. l,r I'. Cilun-, Cn r.trlr,-.

Martin sio-.,ilirnl louiv Vùnr ,|c M;iiliii. W-'jfiuV' i;i|i|inil,'.r par l'i'.iii C.ali-

U)up dans un pré voisin ilo l'oiliiTs, doit aussi dériver de celle-ci.

CIIAl'ITHE m

devint évêque de Tours. Précaution fort utile; car, malgré cette désignation bien claire, quelques hagiographes ont rapporté l'anecdote à saint Martin de Mayence ou à saint Martin de Vertou, auxquels elle ne saurait convenir L'objection tirée de la prétendue condition militaire de notre personnage à l'époque de ce voyage est plus nulle encore : nous avons vu qu'il était sorti de l'armée dès l'an 341 , et qu'il jouissait, par conséquent, de sa pleine liberté depuis quelque temps déjà. Enfin sa parenté spirituelle avec Lubentius n'a rien d'impossible, puisque ce jeune clerc avait pu se faire baptiser étant adulte et depuis le baptême de Martin, et que, si ce dernier le reçut des mains de ses parents, comme le porte sa biographie, c'était pour en faire un chrétien, non pour l'élever"-. Nous avons, au contraire, plus d'un argument à produire à l'appui de la réalité du pèlerinage en question, ou au moins de sa probabilité. Il ne faut peut-être pas attribuer une trop grande autorité au souvenir matériel qu'en auraient conservé les moines de Sainl-Maximin de Trêves: jusqu'à la fin du xvn*^ siècle, ces bons religieux montraient, parmi leurs reliques les plus chères, les bâtons {scipiones) sur lesquels s'étaient appuyés les deux saints dans leur voyage d'Italie ^ Mais les antiques et constantes traditions de cette ville, dont le témoignage s'accorde avec celui-ci, méritent certainement considération. Elles se trouvent consignées dans plusieurs écrits du moyen âge, et la vie de saint Mansuet, rédigée au x*" siècle, vient encore les confirmer : l'auteur, qui était

» Acta SS. oct., X , 811. Ada SS. ord. S. Ben., 1 , 362. Montalembert , op. cil., II, 38b. = 2 La légende de saint Lubentius semble, du reste, placer la recommandation de sa personne, faite à saint Maximin par saint Martin, à une époque ultérieure et à l'un des voyages que celui-ci fit à Trêves dans les derniers temps de sa vie. {Acla SS. ocl., VI, 201.) Les Bollandistes, qui élèvent ici des doutes sur la véracité du biographe de saint Maximin , d'après Brovver, la soutiennent ailleurs. {Ada SS. maii, VII, 21, et ms. 8940 de la biblioth. de Bruxelles.) — 3 Lettre de l'abbé de Saiut-.Maximin , du 9 déc. 1686 (ms. 8940 de la bibl. de Bruxelles).

abbé de Montier-en-Der, rapporte que le tombeau de cet évêque de Toul fut visité par saint Martin' revenant de Rome à Trêves avec saint Maximin; il ajoute même que l'on montrait aux fidèles une pierre sur laquelle l'apôtre des Gaules s'était agenouillé. Cette pierre, d'après les liisloriographos locaux, fut transportée, lors de la destruction de l'abbaye de Saint-Mansuet, en 1552, dans le cloître de l'église de Saint- Gengoulphe, où on put la voir encore de longues années avec une inscription affirmant le passage de l'illustre pèlerin à Toul; cependant elle avait disparu au temps de dom Calmet '. La bourgade désignée sous le nom d'Urseria, où se seraient arrêtés nos deux voyageurs, et qui a tiré son nom de leur étrange compagnon de route (à moins que ce nom n'ait, au contraire, donné lieu à la légende de l'ours), peut elle-même se retrouver. On l'a voulu reconnaître dans le village d'Ursel, sur la rive droite du Rhin, entre Worms et Mayence-; mais ce vocable géographique ne correspond nullement à la forme latine. Elle n'a pu donner que Oursière, Orsière, ou un équivalent. Or sur le trajet des Romiers venant du nord de la Gaule ou de l'Allemagne occidentale, qui passaient ordinairement les Alpes au mont Joux ou grand Saint-Bernard, se trouvait le pays dont a été formé le canton de Vaud, encore plein des souvenirs du passage de notre apôtre, comme nous le verrons ailleurs, et dans ce même pays, près de Lausanne, un village appelé Orsères par des auteurs du xui'' siècle ^ De plus, le nom de saint Martin s'est conservé aux environs de cette localité. Un autre village nommé Orsières se présente sur les pas du voyageur qui commence la traversée du grand Saint- Bernard du côté du Valais. Ce canton garde aussi la mémoire du saint, et justement Orsières se trouve au-dessus de la ville de Martigny (Martiniacum). Il

I Acta SS. sept., I, e2'i, &Vi et suiv. D. Calmel, Hist. de Lorraine, liv. V, ir 21. = 2 Acla SS. maii, VII, 23. = -i Pertz, Mcm.Gerin., XXIV, 787.

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