CHAPITRE III
alors l'Église de Trêves, venaient tous do ranliqae eité des PictaviK 11 y avait donc entre ces deux villes un échange continuel de relations. On racontait dans l'une les choses remarquables qui se passaient dans l'autre. Or il n'était bruit à Poitiers que du savoir, de l'éloquence, des vertus exceptionnelles d'un chrétien austère qui allait devenir une des plus éclatantes lumières de l'Église, mais dont le mérite faisait déjà l'admiration des hommes, bien qu'il ne fût pas encore évèque : il s'appelait Hilaire. On le connaissait donc certainement à Trêves, et l'on croit même qu'il avait reçu dans cette ville la brillante instruction dont il donna depuis tant de marfjues^ Martin ne pouvait manquer d'entendre parler souvent de lui. Aussi conçut-il la plus haute estime pour cette gloire naissante du catholicisme. Une secrète sympathie l'appelait vers ce frère de son âme, dont il rêvait sans doute d'aller recueillir les exemples et les leçons; car lui, le fils d'un soldat de Pannonie, n'était pas aussi versé dans la doctrine et les saintes lettres qu'un savant de la brillante Aquitaine. Il arriva précisément qu'après son retour de Rome Maximin eut besoin de revoir sa famille, sa maison paternelle; et, malgré les fatigues accumulées, malgré le poids de la vieillesse, il entreprit immédiatement ce pèlerinage d'un autre genre vers les lieux témoins de son enfance. L'homme qui doit mourir recherche assez souvent les souvenirs de son jeune âge. En effet, Maximin se rendit à Poitiers; puis à Silly, son village natal; et là il fut surpris par la mort le 12 septembre 347. Il est à présumer que son disciple et son compagnon assidu le suivit également dans ce voyage : c'était pour celui-ci une occasion trop belle de satisfaire «a pieuse curiosité ; peutêtre même le saint évêque ne s'était- il acheminé vers son pays que pour présenter Martin à Hilaire et le confier à sa
' Arl„ SS. mou. VII, 21 ; niuj , VI, 070; ocl., VI, 202; fchr., II, 6fil ; mari., 1, 'ii3. IJ. C.lKnii.iid, S. Marltn cl Liijurjé, Introd., p. xxi, xxii. = D. Chamard, op. cil., p. 19,
direction éclairée, sentant que ses propres forces allaient bientôt défaillir. Du moins, si notre jeune saint n'arriva pas en Poitou avec lui, il est certain qu'il ne tarda guère à y venir ; car ici nous retrouvons notre fd conducteur, le fidèle témoin de sa vie, et nous ne sommes plus réduits à tâtonner : Sulpice Sévère dit formellement qu'après avoir abandonné la milice (combien de temps après? il ne l'indique pas), il se rendit auprès de saint Hilaire de Poitiers, dont la foi éprouvée et la profonde connaissance des choses de Dieu étaient justement renommées'. L'historien donne ici au célèbre docteur la qualité d'évêquc ; et, en effet, ses concitoyens l'appelèrent vers ce temps à succéder à Maxence, qui était allé rejoindre son frère dans la tombe. C'était en 349 ou 350 : par conséquent, que l'on regarde ce titre comme lui étant décerné par anticipation, ou que l'on soutienne, comme on l'a fait généralement jusqu'ici, qu'llilaire était réellement pourvu de la dignité épiscopalc avant l'arrivée de Martin, la date de ce dernier fait ne saurait varier beaucoup ; il faut le placer en 347 au plus tôt, et vers 350 au plus tard. Ce premier séjour de notre saint à Poitiers fut effectivement assez long, pour les raisons que nous allons voir^; et, comme il fut forcément interrompu cinq ou six ans après, on doit le faire commencer au moins vers le début de l'épiscopat d'Hilaire. Aussi tous ceux qui ont voulu prolonger le service militaire de Martin jusqu'en 356 se sont-ils heurtés à des impossil)ilités matérielles ^
La rencontre des deux saints dont le nom devait rester à jamais uni dans la mémoire des hommes laissa, dit-on, au lieu qui en fut le témoin une marque précieusement conservée par vingt générations. « Hilaire, d'après un manu-
1 Exinde, relicia militia, sanctiim llihiriinn. l'iiinr.T epi^cnpnrn rivilulis, cujus tune in Dei rébus speclala i-l i-nijuiin /iflrs l:,il,rh^iii(i-. r.i'pctiil. {]'ila S. Mari., 5.) = 2 Aliquandiu apud cum cuinmnraliis rsl. [Ihid.) = 3 \'. l'cchiircissemenl chronologique.
CIlAl'ITHE III
scrit du x*" siècle provenant de Saint- Martial de Limoges et heureusement exhumé par l'historien de Ligugé , fut un homme aux œuvres magnifiques ; mais il fut plus grand encore par son disciple Martin, qui devint ensuite évèque de Tours. Jusqu'à ce jour, les traces des pas de ces deux admirables pontifes sont restées imprimées sur le sol, dans Tenclos du chapitre de Saint- Pierre de Poitiers et devant l'église qui fut construite plus tard en l'honneur de saint Martin, à l'endroit où ils se rencontrèrent pour la première fois^. » Ainsi cette mémorable réunion eut lieu tout près de l'ancien sanctuaire de Saint-Martin-entre-les-Églises, attenant à la cathédrale et relevé de ses ruines par un des plus dignes successeurs d'IIilaire, le cardinal Pic.
Deux grands cœurs, et deux cœurs brûlant du même zèle, se comprennent vite. Au bout de quelque temps, le mérite éclatant du disciple enthousiasma tellement le maître, qu'il voulut l'ordonner diacre sans le faire passer par les ordres mineurs, dans l'espoir de l'attacher par des liens plus étroits, non seulement au service de l'Église, mais à sa personne et à son diocèse. Effectivement les clercs seuls étaient les vrais ministres du Seigneur, et qui disait moine ne disait pas nécessairement clerc : les religieux ne constituaient pas encore un des ordres du clergé , le clergé régulier ; ils étaient regardés comme une sorte d'intermédiaire entre les prêtres et les laïques. Mais Martin ne se jugeait pas digne d'un tel honneur : l'office des diacres, qui administraient le temporel des églises, assistaient l'évèque à l'autel, conféraient même, en cas d'urgence, le baptême et l'eucharistie, lui semblait trop supérieur à sa condition et à son mérite. L'évèque, le voyant avancer de plus en plus dans la perfection, renouvela mainte et mainte fois ses instances : il les repoussa toujours avec des cris d'effroi , en protestant de son insuffisance-. Un ancien soldat, un
t Bibl. liai,, ms. lat. 196. D. Chamard, op. cit., p. 21. = 2 Cum sxpissime reslUisset , indignum se esse vociferans. (Sulp., loc. cil.)
ART GOTHIQUE (xV' SIÈCLE) ÉCOLE FRANÇAISE
<i Le miracle d'Agaune. » A son retour de Rome, Martin s'arrêta au monastère d'Agaune (Saint-Maurice en Valais), et sollicita en vain des reliques des martyrs de la légion Thébéenne. Le saint se rendit alors sur le lieu de leur supplice, entra en prière, et Dieu fit pour lui un grand miracle. La terre, en effet, se mit à suer le sang des martyrs, et saint Martin put en remplir plusieurs fioles qu'un ange lui avait apportées. Ce prodige n'est pas raconté par Sulpice Sévère , et il n'en est guère question avant la seconde moitié du xii« siècle. (Voy., dans le présent livre, les pp. 230 et suiv. )
Tapisserie du x\' siècle, appartenant au Trésor de la cathédrale d'Angers.
Mis sur pierre par Dambourgez , d'après son aquarelle , e,xécutée à Angers en
homme qui avait fait la guerre à ses semblables, et qui était censé avoir versé le sang, était ordinairement réputé inapte au ministère sacré , au moins pour quelque temps : on ne l'éloignait plus de la communion pour trois ans, comme le voulait la règle primitive de saint Basile; mais on ne l'admettait qu'avec beaucoup de peine dans le clergé, on lui interdisait l'accès du diaconat, et, jusque dans le vi'' siècle, on lui imposait à tout le moins une pénitence ou un noviciat de trois ans en habit laïque, excepté quand il avait, depuis son congé, vécu religieusement dans un monastère Ces prohibitions étaient rigoureuses , et elles suffiraient seules à renverser le système qui fait passer directement saint Martin de l'armée à la cléricature dans le cours de la même année. Mais il avait accompli, lui, son temps d'expiation ; il avait mené une vie toute monastique ; il était d'une vertu reconnue. L"évêque pouvait donc le juger suffisamment purifié et convenablement préparé par son enseignement journalier à recevoir le premier des ordres majeurs. N'importe, l'humble soldat du Christ résistait avec obstination. A la fin, Hilaire comprit qu'il ne pourrait le vaincre qu'en lui offrant un rang infime dans l'Église : au lieu de flatter sa vanité , comme on est obligé de le faire à l'égard de tant d'hommes, il fallait flatter son mépris pour sa propre personne. Il lui demanda donc de se laisser revêtir simplement d'un des ordres mineurs, celui d'exorciste : encore dut-il le lui commander au nom de l'autorité qu'il avait sur lui ^ Martin, de peur de paraître dédaigner une distinction si minime, se résigna enfin. Les exorcistes ne formaient pas primitivement un échelon bien défini dans la hiérarchie ecclésiastique. Leurs fonctions furent d'abord exercées par des clercs d'un rang peu élevé, quelquefois même par de simples fidèles, et il n'était nullement néces-
I Thomassin, DiscipL. part. II, liv. I, ch. lxvi, lxvui. Martène, .())(. rccl. rit , II, 13. = 2 Exorcislam eum rssc piwci'pil. (Sulp., loc. cil.)
l'iO