CHAPITRE III
saire de les avoir remplies pour passer à un ordre plus élevé. Elles consislaieul à imposer les mains et à réciter des prières sur les cncrgumènes comme sur certains malades, qui souvent, par leurs injures et leurs violences, rendaient la tâche des exorcistes on ne peut plus rebutante. Cependant, depuis le début du iv'^ siècle environ, ces délégués spéciaux, dont une lettre du pape Corneille fait remonter l'institution, comme celle de tous les ordres mineurs, aux origines mêmes de l'Église, composèrent une catégorie distincte, et furent regardés comme des candidats à la vraie cléricaturc, c'est-à-dire au diaconat et à la prêtrise : saint Martin lui - môme en est un des premiers exemples aux yeux des canonistes ^ C'était pourtant un office honorable qu'on lui confiait là, et convenant bien à son goût démontré pour les œuvres charitables. Aussi ne faut-il pas croire avec Juret, un des commentateurs de Sulpice , que cet historien, en mentionnant le fait, ait voulu présenter la charge d'exorciste comme humiliante : il dit simplement qu'elle exposait Martin à subir des humiliations, des avanies"-; et pour cette raison même, elle devait lui être agréable.
11 entra donc dans le clergé par cette petite porte, la seule que sa touchante humilité consentît à franchir; et, tandis qu'il distribuait aux plus malheureux des hommes les secours spirituels destinés à remplacer pour eux la vertu curative de Jésus-Christ et de ses apôtres, tandis qu'il apprenait à connaître par leurs œuvres les mauvais esprits, auxquels il devait faire par la suite une guerre acharnée, il s'instruisait, à l'école du docteur le plus éloquent de son temps, dans la science des Écritures, qu'il
I V. ■rhiimassin, Discipl., part. I, liv. II, ch. xxx, xxxv. Marligny, Anti- •liiiirs rh rriii-iines , au iiiot Exorciste. S. Pierre, martyr sous Dioclétien , est iiv |( |,lus ancien exorciste qualifié ainsi par les textes. = 2 Si id ci (iflirii iinjiniicrclur, in quo quidem locus injuriée viderelur. La même remarque a été l'aito [lar Reinkens (liv. I, ch. v].
SAINT MyVRTlN MOI M'
posséda si parfaitement depuis, dans l'art de la prédication, où tant de triomphes effectifs l'attendaient. Ainsi l'homme de parole s'unit chez lui à l'homme d'action ; ainsi cet ignorant de la veille acquit le don précieux et rare de parler au cœur du peuple et de le toucher par un langage presque aussi convaincant que ses miracles. Avait-il renoncé pour cela à la vie religieuse et à ses projets de monastères? Nullement; nous en aurons bientôt la preuve. 11 y avait sans doute à Poitiers, autour de saint Ililaire, quelques religieux de cœur ou de fait, puisque tout à l'heure Sulpice va donner aux compagnons de Martin la qualité de « frères » ; ainsi le milieu oîi il se trouvait pouvait lui offrir encore une ébauche du genre de vie auquel il aspirait. Mais le monachisme n'était pas encore assez organisé en Gaule pour que ses adeptes fussent astreints à la résidence perpétuelle : même après la fondation de Ligugé et de Marmoutier, cette condition ne leur fut pas strictement imposée, et nous verrons les disciples de Martin voyager comme leur maître. N'oublions pas, d'ailleurs, que, tout en ayant vécu auprès des solitaires de Trêves, il n'avait encore créé aucune communauté ni choisi aucune solitude, et que personne autre n'avait établi en Occident une règle quelconque. Sentant le besoin de s'instruire avant tout dans les sciences divines, il avait remis à un peu plus tard le parfait accomplissement de ses desseins.
Tout cela demanda nécessairement un temps assez long. 11 y avait plusieurs années qu'il séjournait auprès de saint Hilaire, lorsqu'il fut averti en songe d'aller revoir sa patrie, ses parents, plongés encore dans les ténèbres de l'idolâtrie, afin d'ouvrir leurs yeux à la lumière de la foi'. Pourquoi cette mission subite, intempestive en apparence, qui venait le déranger au milieu d'une pré[>aration si utile? C'est que Dieu voyait plus loin que les hommes. Il n'était jias
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encore question, sur la terre, do l'exil du célèbre évèque de Poitiers , cette scandaleuse iniquité connnise en 3lj0 par la secte arienne et par l'empereur Constance, son instrument; car Sulpice n'en parle que plus loin et n'aurait pas manqué d'indiquer ce motif tout naturel du départ de son disciple. Mais le Ciel le prévoyait, et voulait mettre à l'abri, pendant l'orage, l'apôtre qu'il réservait à la Gaule pour des temps plus tranquilles. On doit donc placer vers 3o5, et non plus tard, cette interruption du séjour de notre saint à Poitiers. Il se mit en route, après avoir obtenu le consentement d'Hilaire. Celui-ci le supplia en pleurant de revenir bientôt, et lui-même avait le cœur serré en entreprenant ce long voyage. Tout en ignorant l'un et l'autre le sort qui les attendait, ils avaient de fâcheux pressentiments, et Martin, dit-on, annonça en partant à ses frères qu'il lui arriverait plus d'un accident '.
Il se dirigea vers les Alpes, avec l'intention de traverser une des montagnes de cette redoutable chaîne, et de gagner par le Milanais l'Illyrie et la Pannonie. La voie la plus directe, d'après les indications de l'Itinéraire d'Antonin et de la carte de Peutinger, devait le faire passer par les stations romaines que voici : Argenton, Château-Meillant , Néris {ou Vichy), Roanne, Lyon, Seyssel, Annecy, Albertville, Moutiers, Aime, le petit Saint-Bernard, Aoste. Verceil, Novare, Milan, etc. Sur ce parcours, en effet, l'on rencontre, soit dans les noms de lieu, soit dans le vocable des églises, la trace probable de son passage : ainsi Saint- Martin de Pouligny, Saint-Martin d'Estreaux près Roanne, Saint- Martin de Ravel, Saint- Martin d'Yon, Saint-Martin d'Anglefort près de Seyssel, plusieurs paroisses, chapelles et cours d'eau du môme nom aux environs d'Annecy, à Aime,
' Mœslus , ut ferunt, peregrinationern illam ingressus esl , conieslalus fralribus mulla se adversa passurum ; quod poslea probavit cventus. ( Vila S. Mart., ibid.) Remarquons le soin avec lequel Sulpice déclare qu'il n'a pas entendu de ses oreilles cette prédiction du saint.
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à Mouliers , paraissent devoir leur appellation au trajet suivi dans cette circonstance par notre intrépide marcheur '. Cependant, comme il a pu venir dans quelques-unes de ces localités à un autre moment, et comme en même temps son nom s'est perpétué dans beaucoup d'autres endroits du Berry, du Forez, de la Suisse, on ne saurait affirmer avec certitude que cette ligne à peu près continue représente son itinéraire. Cette conjecture se trouve confirmée sur un seul point par des indices d'une nature différente ; il est vrai que ce point est capital, et détermine à lui seul la direction générale suivie par saint Martin. Il s'agit du passage des Alpes. Dès l'époque romaine, les communications ordinaires entre la Gaule et l'Italie avaient lieu par le grand et le petit Saint-Bernard. C'est par un de ces deux cols que, suivant quelques autorités des plus compétentes, serait passé Annibal, dans cette fameuse expédition où il employa des acides pour percer les rochers. C'est par l'un d'eux , nous l'avons déjà vu , que les Romiers venant de la Gaule ou de l'Allemagne occidentale gagnaient de préférence l'Italie, et que Martin lui-même s'était probablement dirigé sur Rome en compagnie de l'évêque de Trêves. Sur le premier de ces sommets s'élevait une colonne dédiée à Jupiter, et sur le second un temple du même dieu : de là les noms de colonne Joux et de mont Joux, qui leur sont demeurés jusqu'au jour où un autre saint, Bernard de Menthon, y détruisit les derniers vestiges de l'idolâtrie et fonda les établissements qui ont pris son nom. Constantin II venait de faire abattre la statue de Jupiter; mais on ne voyait pas encore au mont Joux l'hospice primitif que les princes chrétiens devaient y établir pour les pèlerins, que des bandits devaient détruire et Bernard rétablir ensuite sur des bases plus larges. La colonne Joux était encore moins protégée, et les brigands y ré-
1 Communication de M. l'abbé Ducis, archiviste de la Haute - Savoie. Cl', la Revue savoisienne du 30 juin 1879.