CHAPITRE III
gnaient en maîtres Or c'est justement par cette dernière montagne ([ue passait la route allant de Moutiers à la vallée d'Aoste et à Milan : la voie du mont Joux, qui rejoignait celle-ci auprès d'Aoste, venait d'Avcnche, d'Augst, de Strasbourg, et servait plutôt aux voyageurs se rendant de Suisse ou d'Allemagne en Italie-. De plus, un magnifique pont romain , que Ton rencontre sur l'antique chemin descendant du petit Saint-Bernard à la ville d'Aoste, a reçu, ainsi que le bourg qui l'avoisine, le nom de pont Saint- Martin. Enfin, Sulpice va nous raconter que son héros fut assailli, en traversant les Alpes, par une bande de malfaiteurs. Tout concourt donc à démontrer qu'il passa réellement cette fois par le petit Saint-Bernard, et qu'il suivit, en conséquence, la voie aboutissant par Moutiers et par la Tarentaise à la même montagne ^ Ces détails relatifs à son itinéraire ne sauraient être indifférents si l'on songe que sans doute il semait déjà la parole de Dieu dans les pays qu'il traversait, et que la prétention émise par certaines localités d'avoir reçu l'Evangile de sa bouche peut se trouver par là confirmée ou infirmée.
' V. Acta SS.jiiiiii, II, 1077. Beugnol, Destruction du paganisme, II, 3'ii. Lecoy do la Marche, la Société au xiii« siècle, p. 331 , etc. C'est l'invasion sarrasine du x" siècle qui restaura le paganisme en ces lieux et qui amena l'entreprise courageuse de Bernard de Menthon. Faute d'avoir compris ces faits, Beugnot s'est laissé aller à nier l'histoire du saint tout entière. = 2 V. l'étude consacrée aux voies romaines de cette contrée par M. Aubert, Revue archéol., an. 1862, p. 63 et suiv. — ^ J'ignore sur quel fondement M. l'abbé Dupuy lui fait suivre la route des Alpes Cottiennes ou du mont Cenis, qui était infiniment moins fréquentée. On trouve dans la vie de plusieurs saints , sans parler de celle de Bernard de Menthon, des preuves curieuses de l'habitude conservée par les pèlerins du moyen âge de traverser les Aljies an i^raml (ni :iu |M'lil ^ainl-Bi-rnanl. L'abbaye d'Agaune (Saint-Maurice) en altiiail un -laial inaulnv ili- rc (-(".Ir : saint Maur, disciple de saintBenoît, s'y arrèlu en venant i.mi l'iamc. Saint tli'iard d'Aurillac, au ix= siècle, saint Odon et saint Odilon de Cluny un peu plus tard , franchirent le mont Joux en revenant de Rome, et trouvèrent aux environs des guides marrons {marroncs, marrucci] qui, moyennant finance, se chargeaient de conduire les voyageurs sains et saufs de l'autre côté de la montagne. On sait qu'aujourd'hui encore, au bout de dix siècles, les gens du monastère chargés d'aller à la recherche des malheureux perdus dans les neiges portent le nom tout local de marronniers. (V. Bibl. Cluniac, col. /18, 95, 321 ; api)end., col. 27.)
Il gravissait donc la cime neigeuse dont je viens de parler, lorsqu'il tomba au milieu d'une troupe de voleurs et d'assassins qui voulurent le massacrer sur-le-champ. L'un d'eux brandit déjà la hache sur sa tète; il balance vivement le bras pour le frapper d'un coup plus sûr; mais ce bras demeure en l'air, subitement arrêté par un camarade du brigand. Alors on se ravise; on enchaîne Martin, les mains derrière le dos; puis on le livre à un homme de la bande pour le dépouiller et le garder. Cet individu l'emmène dans un coin écarté, et commence par lui demander quel il est. « Je suis chrétien, » répond-il simplement, à l'exemple de ces courageux martyrs qui ne déclaraient pas d'autre nom devant les juges. « N'as -tu pas peur? — Je n'ai jamais été si tranquille, car je sais que la bonté divine m'assistera surtout à l'heure du danger. Mais je crains pour vous, qui vous rendez indigne de miséricorde par le métier que vous faites. » Et le voilà qui, séance tenante, se met à discuter avec le bandit, à lui expliquer l'Évangile, à entreprendre sa conversion. Quel sang- froid, et quelle scène! Qu'ajouterai-je? dit Sulpice. Le voleur crut Martin; il le délivra, le remit dans son chemin, en le conjurant de prier pour lui le Seigneur, et dans la suite il embrassa lui-même la vie religieuse. C'est de sa bouche que l'on apprit cette aventure ; celui qui avait failli être sa victime n'en souffla mot \ Martin arriva ensuite sans encombre jusqu'à Milan. Toutefois il n'était pas quitte des vilaines rencontres. Un peu" au delà de cette ville, un homme d'étrange apparence s'oiTrit tout à coup devant lui, demandant où il allait. « Je vais, dit-il, où Dieu m'appelle. — Eh bien! fit l'autre, partout où tu iras et dans tout ce que tu entreprendras . le diable te combattra. » Alors le voyageur, empruntant les paroles du prophète : « Le Seigneur est mon appui ; je ne craindrai rien de la part des créatures. » A ces mots, continue le narrateur,
1 Vita S. Mari., 5.