CHAPITRE III
couronne des apôtres et des confesseurs : ses historiens, ses admirateurs devaient partir de là pour égaler sa gloire à celle des martyrs.
Martin regagna donc l'Italie, avec le dessein d'aller retrouver saint Hilaire, suivant sa promesse. Là seulement il apprit que son maiti'c et son cvô(iuc venait de subir, lui aussi, la vindicte impériale. Constance, le soutien de l'hérésie, n'avait pu l'entendre sans courroux protester contre les violences des ariens, contre le bannissement de saint Paulin de Trêves, contre les excès de complaisance de Saturnin, évêque d'Arles. Sur le rapport de ce prélat excommunié, rédigé à la suite du concile de Béziers, il exila Hilaire en Orient comme Constantin avait exilé Athanase en Occident. Ces chassés- croisés, qui jetaient la perturbation dans les Eglises, choqiiaient jusqu'aux païens eux-mêmes : sur les grandes routes , dans les voitures publiques , on ne rencontrait, disaient-ils, que des prêtres émigrants, à tel point qu'il ne restait plus de places pour les autres ^ Que faire dans ces conjonctures? L'Église n'était pas plus tranquille en Gaule qu'en lUyrie. Le mieux pour Martin était de rester où il était, et d'attendre que l'orage fût passé. Il s'arrêta donc à Milan. Là, profitant de sa liberté momentanée, il entreprit, sans perdre un instant, de mettre à exécution ses projets les plus chers : il se créa, non pas seulement une solitude, mais un véritable monastère ^ L'affirmation du biographe sur ce point est corroborée par l'interprétation de Grégoire de Tours, qui dit formellement que son illustre prédécesseur fonda sa première communauté religieuse dans la ville de Milan ^ Nous manquons de dé-
1 llist. lrii>ari.. liv. 111. Gervaise, p. 33. =: i MonastciHum sibi statuil. [Vila S. Mari., 7.) C.'rst rxactement de la même expression que Sulpice se sert en parlant de la i'uiidalion de Marmoutier [ibid., 10). = ' Apud tirbem Mediolaneiiscm Italise primo monasterium instituit. (Hist. Franc, X, 31.) Cette phrase pourrait également se traduire ainsi : « Martin fonda le premier monastère de la ville de Mil.in. i' Mais cela ne changerait rien au fait, puisqu'il n'avait encore établi d- rniivfiil niill.. part.
tails sur cet essai intéressant, qui, d'ailleurs, ne devait pas subsister longtemps. Mais le souvenir s'en est perpétué dans les nombreuses églises dédiées à saint Martin à Milan et aux environs ; car la vision de saint Ambroise au sujet des obsèques de son confrère ne saurait expliquer à elle seule le culte presque général voué par ce pays à l'évèquc de Tours. De plus, nous savons que Martin laissa là plusieurs disciples, qui vécurent sans doute de sa vie et sous sa direction. Gaudence, devenu évêque de Novare et mort vers 418, fut du nombre: il se joignit à lui à cause de sa merveilleuse doctrine, et lui servit de scribe ou de secrétaire, disent la Vie de ce personnage, composée au vni" siècle , et l'office des chanoines réguliers de Saint- Augustin Maurille , qui monta plus tard sur le siège épiscopal d'Angers, reçut aussi à Milan, s'il faut en croire Fortunat, l'enseignement religieux de son futur métropolitain-. L'hérésie vint encore bouleverser do son pied malfaisant cette naissante fourmilière. Un intrus, du nom d'Auxencc, se trouvait alors à la tête de la métropole qu'allait bientôt illustrer le pontificat d'Ambroise. C'était un fauteur et un des chefs de la secte arienne. Bien que le petit établissement qui se formait à l'ombre des murs de sa cité ne fît pas beaucoup de bruit, il se hâta d'en entraver le développement ; il poursuivit de sa haine le fondateur, l'accabla d'outrages, et finalement le força d'émigrer encore une fois
Pour le coup , IMartin résolut de fuir le voisinage des hommes. Une île déserte, située dans la mer de Toscane, non loin des cotes de la Ligurie, lui offrit un asile sûr : elle s'appelait alors l'île des Poules (Gallinaria) , à cause de la quantité de volatiles sauvages qu'on y avait trouvés^; les Italiens la nomment aujourd'hui Isola d'Albenga. C'était le
» V. Acta SS. jan., 11, 417, 419. = 2 Vita S. Maurilii, 1. (Migne, t. LXXXVIII, col. 363.) = 3 Vila S. Mart., 6. = " Vairon, de Re ruslica, III, 9; Columelle, VIII, 2.
ciiAriTHE m
moment où les îles de la Médilerranée commençaient à se remplir de solitaires ou de cénobites: la Gorgone, Capraja en abritaient un certain nombre ; et, en effet, i)eu d'endroits étaient aussi propices à la vie érémitique, à la mortification, à la pénitence. Gallinaria, en particulier, repoussait les visiteurs par son aspect rocailleux et par les nombreux serpents dont elle était infestée. Le saint homme, qui ne redoutait i-ien, s'y installa avec un seul de ses compagnons, un prêtre de grande vertu, et là il vécut, pendant un certain temps, de racines. 11 avait trouvé sa Thébaïde en pleine Europe, à quelques milles du rivage italien. Un jour, dans cette solitude, il lui arriva de manger des herbes d'une espèce inconnue. Il se trouva que c'était une plante vénéneuse, une variété de l'ellébore particulièrement répandue dans les régions subalpines et coniuuî des naturalistes sous le nom d'ellébore noir. La force du poison le mit aux portes du tombeau : il en réchappa par le seul secours de la ])rière. Les bruits du monde arrivaient cependant jusqu'à lui, il faut le croire, car bientôt, vers le mois de mars 3G0, une grande nouvelle vint réveiller les échos de son rocher solitaire : saint Ililaire revenait; l'empereur, dans un moment de repentir, ou ]»ar complaisance pour les évêques ariens, embarras-/- de >a iin'-cucc en ( M iciit, le renvoyait en Gaule. La résolution de Martin l'ut prise à l'instant : les liens d'obéissance et d'affection qui l'unissaient à son maître l'em- ])ortèrent sur les charmes de sa retraite; il quitta cette île, n'y laissant (pie le souvenir de son nom, qui devait survivre dans un munastère donné plus tard aux religieuses de Suse, en Piémont', et regagna le continent. On lui disait que l'illustre exilé devait passer par Rome en retournant à Poitiers. Il voulut l'y précéder; il espérait se jeter dans ses bras en face du tombeau de saint Pierre, là où plus tard deux autres gloires de l'Eglise et du monachisme , saint
Annales Dcned., IV, 3'i9.
Dominique et saint François, se rencontrèrent et s'embrassèrent. Malheureusement, lïilairo était déjà passé. Martin, sans s'attarder dans la ville éternelle, qu'il avait déjà visitée, se précipita sur ses traces. Il ne le rejoignit, selon toute apparence, qu'à Poitiers même'. Dire avec quels transports de joie ces deux grandes âmes se retrouvèrent, après cinq ans de séparation, après les malheurs delà persécution et de l'exil, c'est ce que l'historien original n'essaye même pas : une telle scène défierait la peinture. Cette fois, leur réunion était définitive, et les années fécondes allaient succéder pour eux à la période stérile de l'isolement.
1 Selon Martènc {llisl. de Marinoulier , I, Hilaire et Martin seraient
revenus ensemble. Il se linsi> sur une légende accueillie par Forliiiint {Vita S. Hilarii, I, 0), (r.i|Mc> I,h|ii''I1i' ri \("i|uo Je Poitiers aurail /l/' ^.m dis-
ciple visiter l'île ij;illiiMri.-i ri en ;nir,iil ciiassé les serpents. M,ii,^ (cl .mli'ui- se trompe si grossièrement sur luus les faits relatifs au retimr de s.iini M.nlin, qu'il fait venir pour la première fuis à Poitiers après l'exil d.' .-.lini lliliire et ordonner exorciste encore plus tard , que nous ne pouvons ii i lui .M . iirdcr ronfiance. 11 paraît, comme l'a rcnini'i|ur' N'aldis, avoir confondu celle île avec celle d'Yeu, dans l'Océan, ou uim' di' Mii-ines. D'ailleurs, le texte de Sulpice paraît contredire formellenii'iii |,i vcr-inii dr Marlène : Cumque ah eo gratissime fuisset susceplus, haitd loiifir xihi ah nppido ( Pictavensi ) monasterium conlocavit. ( Vila S. Mari., 7.)
FONDATION DE I.IGUGÉ
A première action du saint mentionnée après son retour à Poitiers est la fondation de Ligugé.
Ces deux faits semblent s'être suivis à fort peu d'intervalle : ainsi donc, c'est bien près de Tan 360 qu'il faut faire remonter l'origine de cette célèbre maison. Nul monastère de France ne saurait produire un acte de naissance authentique aussi ancien que celui-là.
Si la cité de Trêves peut se flatter à bon droit, comme nous l'avons vu, d'avoir été le berceau de l'institut monastique dans les Gaules, il n'en est pas moins vrai que l'établisse-